Septembre 1944: retour à Saint-André

Première partie: libération de Saint-André

Les dernières heures avant la Libération par les Canadiens et les Anglais des villages aux alentours de Bruges donnent lieu à des initiatives téméraires, souvent incontrôlées voire irréfléchies, à l’encontre des derniers occupants. Inspiré par divers épisodes qui lui ont été relatés, Charles d'Ydewalle (1901-1985) en a livré sa version très personnelle, dans le style épique en usage dans l’immédiat après-guerre.
On y reconnaîtra sa s
œur Marthe (‘tante Pépé’), « Dom Bohémond » (en réalité le Père Antoine de Meester) et Jean Kervyn de Marcke ten Driessche, époux de Cécile van Outryve d’Ydewalle.

Nous publions ci-dessous la première partie du récit de Charles d'Ydewalle, publié en mai 1946 dans La Revue Générale Belge sous le titre 'Retour à Saint-André.'

Retour à Saint-André

Charles dYdewalle (1905-1985)Ce matin-là, dix jours auparavant, huit septembre 1944, mon cousin Dom Bohémond, bénédictin, eut une longue conférence, dans un taillis de noisetiers, aux sources de la Beek, avec I'avocat Jean. Il faisait beau. On entendait I'appel, très lointain, du canon, du côté de Dunkerque, ou de Dixmude, on ne savait au juste, et quelquefois le fracas d'une chenille de char sur une route pavée. Ces sources de Ia Beek ont toujours joué un rôle dans nos enfances. C'est la région que nous inondâmes, il y a trente ans, Iorsque, castors improvisés, nous établissions des barrages au milieu du ruisseau, menaçant sottement les nids de faisans. Mes cousins avaient le sens de la tradition. A quarante ans, ils recommençaient la guerre dans les bois.

Un grave événement venait de s'accomplir: I'infirmerie-vétérinaire de Lophem vendait ses chevaux. Depuis quatre ans ces écuries ne désemplissaient pas. L'officier allemand, un capitaine vétérinaire, procédait à Ia mise aux enchères. La radio annonçait Ia libération de Bruxelles. C'était Ia fin. Il était temps. Beernem et Oostkamp manquaient d'armes et en réclamaient âprement. Mes cousins de Ruddervoorde s'étaient emparés d'un char mais les parachutages, dans cette région, n'avaient apporté que peu d'armes automatiques. Toute une paysannerie, noble et rustre, s'agitait dans les fourrés, mon cousin Dom Bohémond lui servant d'aumônier.

De sa chambre, ma femme entendait alors un curieux dialogue, près de la vigne vierge, à côté de la petite porte. Quelqu'un disait: « Il faut nettoyer Lophem... Il faut... tout de suite... »

C'était l'avocat Jean. Mon frère discutait. Aucun fourré qui ne cachât un patriote, avec son tromblon et chaque sapinière était un repaire de vagabonds héroïques. Le premier qui brandit l'étendard de la croisade fut le moine Bohémond. Tel Pierre I'Ermite, il réunit sa troupe, près de la gare de Lophem et I'enflamma d'un zèle que Jean, tel Godefroid de Bouillon, guida.

Lophem était une terre sainte qu'il fallait reconquérir. Une première patrouille pénétra dans le village, avec des mitraillettes. On achevait la vente aux enchères de I'infirmerie vétérinaire, de petits poneys russes ou ukrainiens, en bon état et qui faisaient feu des quatre fers. Qui tenait la recette ? Où était le caissier ?

L'idéal du Lophemois, quand il vient d'acheter un cheval, n'est-il pas d'en retrouver I'argent tout de suite ? Avec cet argent on pourrait se ravitailler. La patrouille atteignit la villa, toute neuve, des demoiselles Vestibule, paisibles rentières brugeoises, venues là pour y vivre en paix leurs vieux jours et, en un tournemain, en ramena deux feldwebels, ahuris et hébétés. Des camions militaires allemands défilaient en convoi sur Ia route. Leurs occupants, pressés, ne prirent pas garde à ce rassemblement de Flamands qui eussent pu être aussi bien des chômeurs attendant leur tour à la porte du bureau de placement. Dans la campagne, chaque bois frémissait. Les demoiselles Vestibule descendirent à leur cave,avec leurs chapelets. C'était l'heure des vêpres. Mais ces vêpres lophemoises, au lieu de cloches, c'étaient des grenades qui allaient les sonner. Déjà Ie vicaire de Lophem, pasteur édifiant, prodiguait ses consolations aux deux feldwebels que tant de charité ne pouvait qu'épouvanter mieux encore. Car ce prêtre miséricordieux n'était-il pas Ià pour compenser les méfaits d’une populace qui le serait beaucoup moins. Les deux feldwebels pouvaient tout redouter. Le peuple libre de Lophem, mieux avisé, commençait par s'emparer des coursiers russes non encore vendus.

Le boucher de Lophem, le boulanger de Lophem s’approprièrent, à la faveur de la croisade commençante, quelques fringantes cabales du Don et du Kouban, trotteurs d’Orlow, hier encore indomptables, qui, entre les brancards d'une charrette furent de bien honnêtes serviteurs. L'assaut fut donné. « Rendez-vous », criaient les Flamands, encouragés du geste et de la voix par leur aumônier... « Rendez-vous...» A ce moment pour la première fois, on entendit, clac... clac… , c'étaient les Boches qui répliquaient. La bataille de Lophem était commencée. Un Boche, pris de court, fut cueilli comme une fleur.

La bataille de Lophem était commencée. Trois Boches sortirent de Ia villa Vestibule, les bras en l'air. « Non, tout le monde », criaient les assiégeants. Et l’écho répondait « Non, tout Ie monde... »
Des "boum"  succédèrent aux "clac…" Les Boches répondaient avec des grenades. Il fallut cerner ce fort Chabrol. L'aumônier dut rejoindre, en rampant sur le sol, sa troupe repliée dans une maison voisine, une maison remplie de Noirs, plus que suspects, mais épouvantés et qui souriaient, empressés, leur offrant des tartines et de I'alcool. L'aumonier Bohémond ripostait: « Non... point d'alcool. Sommes-nous venus ici pour nous goberger ? Fi, donc. Rentrez vos flacons ».

Ce fut une bien belle journée. La fusillade crépitait glorieusement.

Le soir tomba. Il fallait songer à un repli stratégique.

Dans toute la garnison allemande, composée surtout d'infirmiers vétérinaires, Ia rumeur circulait : «Terroristen». Voilà longtemps que Ia propagande allemande nourrissait au coeur du soldat germain Ia hantise du « Terroriste ». Celle-ci porta ses fruits dans le sens Ie plus favorable aux intérêts des Nations Unies. Cinq prisonniers furent conduits par nos intrépides maquisards dans un abri bétonné La nuit suivante, aux sources de Ia Beek, ce n’était pas dix vagabonds, c'était cinquante qui se rencontraient, au clair de lune, ou dans les fourrés, se découvrant, se reconnaissant, attendant l’aube.
Et toujours ces Anglais qui n’arrivaient pas. On entendait la canon toujours plus proche, leurs chenilles qui râclaient les routes, vraie sarabande de sorcières agitant des chaînes. Lepeintre Florimond Boerejan de Lophem, blême, arriva en courant, annonçant aux patriotes que le commandant de l'infirmerie vétérinaire et ses cent cinquante hommes étaient rentrés dans la nuit au château et qu'un Noir leur avait tout raconté. Ce vétérinaire Poméranien connaissait Lophem par coeur. Le compas de Ia mort allait-il épargner Bruges une nouvelle fois ? On en pouvait douter.

Le mouchard noir avait livré le nom de mon frère cadet, retiré dans son castel avec ses neuf enfants. Et les Anglais n'arrivaient pas. L'aumônier Bohémond courut chez lui. Ils devisaient de concert quand, dans le jardin, un cavalier allemand, bardé de bandes de cartouches de mitrailleuses, comme un cosaque, apparut, sur un cheval gris pommelé, superbe, Ia queue en trompette, caracola, pirouetta. Devant cette vision d'Apocalypse, mon frère, derrière ses persiennes, recommanda son âme à Dieu et glissa, avec Dom Bohémond, vers son potager où, entre deux plants de groseillers, on peut toujours prendre une attitude éIégiaque attendrissant le bourreau. Le cavalier de la mort, vrai dessin de Dürer, dessinait des voltes entre les plates bandes. Mais la Providence veillait. Sans doute le cavalier réfléchit-il qu’une maison de si potagère apparence ne pouvait recéler aucun Terroriste et que, faire une enquête dans cette nursery, c'était perdre un temps beaucoup plus sagement utilisable ailleurs. Il fit demi-tour.
Tout ce qui est équestre, ou seulement vétérinaire, a toujours respecté ma famille. La bataille de Lophem continuait.

Seulement la cavalerie anglaise n'arrivait pas. On s'était pressé beaucoup trop tôt. Déjà Ney à Waterloo avait montré combien il en peut coûter d'attaquer trop vite. L'armée canadienne, comme Grouchy, arriverait-elle trop tard ? Ma sœur Marthe, à bicyclette, courait, de bois en bois, porter du café et des tartines aux patriotes.

Les prisonniers boches étaient enfermés au Dynamietekot.

Enfin, ils arrivèrent, Ies Anglais ! C'était une magnifique division blindée canadienne. Elle occupa Lophem-village sans coup férir. On imagine la joie de ce village historique, refuge de nos Rois, sanctuaire de la vie militaire la plus glorieuse, théâtre d'un événement qui, pour la dimension, paraît minuscule, mais qui, pour ma famille et moi-même fut si grand. J'étais à Paris alors et, me doutant de la beauté lointaine de ces choses, me hâtai vers mon maquis natal, mû par un pressentiment certain. A Lophem ce fut une ronde folle. Mes nièces et toutes les enfants du pays, et toutes les demoiselles de la congrégation de Notre Dame des Sept Douleurs accouraient, les bras chargés de tomates, de raisins de Frankenthael et de prunes de la Reine Claude. Pampres, pommes du Jardin des Hespérides, guirlandes de feuillage, rien ne manquait pour couronner les hommes de la Prairie canadienne, accourus en libérateurs. Ma femme et mes enfants attelèrent le poney à la carriole, remplie de dahlias pourpres et, en cet équipage, coururent à Lophem pour couronner les vainqueurs, avec la femme de chambre Adronie et la couturière Coralie Puppe.

La suite de l'article de Charles d'Ydewalle relate la manière dont ses cousins de Beernem vécurent l’arrivée des Canadiens.
Il peut être consulté au départ du lien suivant.