La bataille de Beernem

Les dernières heures avant la Libération par les Canadiens et les Anglais des villages aux alentours de Bruges donnent lieu à des initiatives téméraires, souvent incontrôlées voire irréfléchies, à l’encontre des derniers occupants.
Inspiré par divers épisodes qui lui ont été relatés, Charles d'Ydewalle (1901-1985) en a livré sa version très personnelle, dans le style épique en usage dans l’immédiat après-guerre.
Ce témoignage fit l'objet d'une publication en mai 1946 dans La Revue Générale Belge, sous le titre 'Retour à Saint-André'.
Charles d'Ydewalle relate tout d'abord divers épisodes qui se déroulèrent du côté de Saint-André (lien suivant).

Il se fait ensuite l'écho de la manière dont ses cousins de Beernem vécurent l'arrivée des troupes canadiennes.
Rappelons qu'au moment de la Libération Hubert d'Ydewalle et son frère Thierry, tous deux emprisonnés par l'Occupant, étaient éloignés de leurs épouses respectives. Le Château des Trois-Rois hébergeait Hélène d'Hespel (épouse d'Hubert), sa belle-soeur Hélène Obolensky (épouse de Thierry) qui y avait trouvé refuge et la jeune Ghislaine d'Ydewalle, qui épousera plus tard René Verhaegen.

La bataille de Beernem fut beaucoup plus meurtrière et coûta la vie d'un héros, René Peers de Nieuwburg. Le bourgmestre, Hubert d'Ydewalle, mon cousin germain, garçon d'une force colossale et d'une énergie peu commune, avait été arrêté six mois plus tôt par les Allemands. Un interrogateur prononça: « Vous savez bien, Monsieur d'Ydewalle, que Beernem est un centre d'Ydewalle, un nid de bandits ». Parbleu, si mon cousin le savait!

Grâces en soient rendues à mes ancêtres braconniers, aux Rapaert de Grass, aux Thibaut de Boesinghe, aux Peeksteen, aux Nieulandt qui hantèrent ces bois bien avant la naissance de Hitler et même de von Schlieffen. Beernem est un centre où les mousquetons partent tout seuls. Dès que Ia Flandre s'émeut, Beernem bouge. Ajoutez-y la proximité d'un hospice d'aliénés des plus importants, tenu par des Frères de Saint Jean de Dieu.

Nous Brugeois, nous faisons toujours bon ménage avec les Lunatiques. Ils nous furent, cette fois, d’un grand secours.

Si I'action venait de Beernem, la pensée venait pour une grosse part, d'Oostkamp. Les derniers cousins de Beernem, Hubert et Thierry, étaient en prison. L'un et l'autre et leurs charmantes femmes, épouses intrépides avaient réuni leurs enfants, et leurs malheurs, sous le même toit du château des Trois Rois.
Pourquoi et depuis quand cette gentilhommière Empire est-elle placée sous I'invocation de Melchior, Gaspard et Balthazar ? Je ne sais.

Mais ces lointains princes voyageurs d'Orient, que tout journaliste en tournée pourrait invoquer avec tant de profit, protégèrent divinement mes cousines. La femme de Thierry, qui savait son mari à Saint-Gilles, errait quelquefois encore, à bicyclette, autour de la prison de Bruges. Tout à la fin, quand vraiment les temps étaient venus, elle rôda une dernière fois autour de la poterne.

Les boches déménageaient, en bon ordre, mais en hâte. Le commandant de la prison la reconnut, et dit, avec une affectation de politesse: « Ach, Frau d'Ydewalle... » d'autant plus à I'aise que le terroriste Thierry d'Ydewalle n'était plus confié à sa garde.

Le geôlier se lavait les mains, comme Ponce Pilate. La bataille de Beernem, comme celle de Lophem, était commencée.

Tout se passa autour du château Lippens et des Trois Rois. La Brigade blanche, recrutée pour beaucoup à Oostcamp, s'y conduisit avec une rare intrépidité. Mes cousines vivaient, comme de juste, avec leur chapelain, un jeune prêtre du diocèse, connu pour ses vertus et bientôt maître en théologie. Un professeur de flamand les venait visiter chaque matin. Ainsi vivaient-elles des jours anxieux, entre leur confesseur et leur historien.

Un violent engagement suivit sur la route, entre Blancs et Feldgrau. Ceux-ci montrèrent une couardise compréhensible. Le pays était infesté d'Ydewalles. Une contre-attaque obligea nos Blancs de Flandre à se réfugier vers I'Hospice des Fous. Les Boches en parcoururent les dortoirs. Dans des attitudes de gâteux, de scrofuleux, d'alcooliques, de dégénérés, de syphilitiques héréditaires, prostrés et bvants, cent cinquante Blancs faisaient des grimaces à la Jérôme Bosch et le gâtisme teuton, héréditaire pour de bon celui-là, s'y laissa prendre. Les Frères de Saint Jean de Dieu montrèrent une sagesse admirable.

Thierry, entre Bruxelles et Louvain, sauta du train qui le conduisait en Allemagne et s'en fut chez lui, par petites étapes.

*

Le matin, dans un pré, René Peers de Nieuwburg fut trouvé mort. Au Florilège de la Résistance la Belgique comptait un martyr de plus.

*

Deux cadavres allemands traînèrent deux jours durant dans la salle à manger des Trois Rois. Les bébés, en passant, riaient, répétant: « Monsieur Allemand dodo... ». Mes cousines les mirent en bière mais les caisses en bois étaient trop petites pour de si longs machabées. Il fallut raccourcir à coups de pelles de jardin et leurs corps craquaient comme du bois de châtaignier sec.

Images tragiques. Entre Ia Folie et la Mort, mes cousines, anges de vertu, ne quittaient pas leurs enfants, leur aumônier et leur historien. Et toujours Ia Radio de Londres, vox clamantis in deserto, énumérait Ies bulletins de victoire... A la fin elles entendirent, du côté de leur oratoire, situé au bout du jardin, un grand bruit fracassant de chaînes et de chenilles de fer. Un char apparut, vision d'épouvante, surmonté d'un jeune Belge, mon propre cousin, qui brandissait un bouquet de fleurs rouge sang. On venait faire ces brassées en qui mes cousines, fines hellénistes, eurent tôt fait de reconnaître celles de I'Arbre Rose, le rhododendron ? Quelle victoire annonçaient-elles ? Ce char était canadien simplement.

C'était le vainqueur attendu depuis quatre ans. Mon cousin Thierry s'inquiétait du sort des Trois Rois. Il était venu de Bruges par l'autostrade. Ne risquait-il pas, sachant les Canadiens sur la route, d'en recevoir quelque décharge impromptue et d'autant plus meurtrière ? Comment faite pour persuader d'avance les canadiens de la pureté de ses intentions? Il ne parlait pas I'anglais. Une idée juste traversa son esprit. Il cueillit des fleurs monstres dans un bois, il s'en fit un bouquet. Les canadiens, devant ce Brugeois brandissant une gerbe éclatante, s’écrièrent:

« Cheer... Cheer... » Il s'offrit à leur montrer le chemin, et, sautant sur Ia tourelle de leur Churchill, les conduisit aux Trois-Rois. Sa femme, née en Russie, parle indifféremment quatre langues. L'entrevue de Beernern eut lieu. Avec une entière confiance, les canadiens, qui cherchaient un pont sur le canal, étalèrent sous leurs yeux leurs cartes. Ainsi ce fut une Fille de la steppe qui découvrit aux Fils de la Prairie, sous l'égide des Trois Rois Mages, le mystère des sentiers et des bois de Beernem parmi les épicéas et les chèvrefeuilles, en cette saison où éclatent, grosses comme des soleils en fusion, les feuilles de l'Arbre Rose.

Le 2 septembre enfin, Ies premières blindées canadiennes étaient arrivées aux portes de Bruges. La famille pensait à ce peuple décrit dans I'Ecriture... , À la haute stature, à la peau rasée, nation impérieuse et qui écrase, et dont Ia terre est sillonnée de fleuves ». Ces blindées manquaient d'infanterie. Chacun sait que les chars ne peuvent rien sans elle aux portes des villes quand les ponts ont sauté. Les canadiens bivouaquèrent dans nos bois pendant dix jours.

Longues journées, vrai Carême de la Gloire, avant I'Alleluia triomphant de la Résurrection.

La suite du récit de Charles d'Ydewalle traite de la Libération de Bruges.