Marie d’Ydewalle nait à Bruges le 2 mai 1827, au temps du roi Guillaume I des Pays-Bas, dont la Belgique fait partie de 1815 à 1830.


Je me suis intéressé à elle un peu par hasard, mais j’ai été bien surpris de ce que j’ai découvert.

Deux petits livres et deux étiquettes

Nous conservons dans la famille deux petits livres:

1. Abbé CARRON. La route du bonheur ou coup d’œil sur les connaissances essentielles à l’homme. 2ème édition, Paris-Lille-Tournai, 1817. 414 pp. (H 14,5 cm; L 9,5 cm)

2. Petit voyage autour du monde, nouvelle édition refondue et augmentée d’une foule de particularités curieuses sur les différentes nations du globe et enrichie d’une grande quantité de nouvelles gravures. Tournai, 1843. 332 pp. (H 15,3 cm; L 9,5 cm)

Dans chacun des livres, sur la page de garde, il y a une étiquette imprimée, sur laquelle on a ajouté une date au crayon:

Marie1

Sur l’étiquette: Miss YDEWALLE, 2 prize, for Arithmetic, 2 Class; et au crayon, à peine lisible: 17 août 1843

 

Marie2

Sur l’étiquette: Miss YDEWALLE, 2 prize, for English, 1 Class; et au crayon, à peine lisible: 8 août 1844

Le second livre est illustré de nombreuses gravures, et augmenté d’une carte du monde et d’un plan de la ville de Tournai.
Sur une des illustrations on voit des costumes à la mode en Belgique à l’époque de Marie:

Marie3

Intrigué par le nom Miss Ydewalle, je veux en savoir plus.

Marie4Ces livres sont vraisemblablement des prix scolaires, je cherche donc une école. Et mis en route par la langue anglaise des étiquettes, je commence mes recherches au Couvent Anglais à Bruges. Je connais bien la prieure, sœur Aline, qui est également l’archiviste. Elle me reçoit très gentiment, et nous trouvons bien vite une Marie d’Ydewalle, dans les registres des élèves, admirablement tenus et bien conservés. Vues les dates, il ne peut s’agir que de notre Marie d’Ydewalle (1827-1869): elle entre au pensionnat du Couvent Anglais à 16 ans en avril 1843, et le quitte à 19 ans le 2 juillet 1846. Au moins deux fois elle gagne un prix à la fin de l’année scolaire, qui ne se termine à cette époque qu’au mois d’août.

Au 19ème siècle un livre se vend en librairie sous une couverture provisoire en gros papier bleu. L’acheteur le fait alors relier à son goût et à ses frais. Nos deux petits livres sont joliment reliés de cuir, le dos du livre est décoré et porte l’inscription du titre en lettres dorées. Les reliures des deux livres sont très similaires, elles sont probablement l’œuvre du relieur habitué de la famille. Les parents de Marie ont bien fait les choses.

L’entourage familial de Marie

Ses parents, le chevalier Eugène-Augustin van Outryve d’Ydewalle (1797-1854) et Clémence van Severen (1801-1873), habitent au début de leur mariage un hôtel de maître Geldmuntstraat à Bruges (entre le Eiermarkt et la Sint-Amandstraat, sur le côté droit quand on quitte la ville); c’est là que Marie passe son enfance. Plus tard ils habitent le grand hôtel de maître Hoogstraat n° 6, aménagé en 1717 dans la moitié de la monumentale Maison des Sept Tours; le ménage y est en tous cas en 1851, comme nous verrons de suite. Et Clémence hérite de ses parents le beau château de Ruddervoorde, où le ménage passe les étés. Ce château est actuellement la propriété de nos cousins le comte et la comtesse Bernard et Marie-Pierre d’Udekem d’Acoz; Bernard est l’arrière-arrière-arrière petit-fils d’Eugène et Clémence. Eugène-Augustin et Clémence sont les grand-parents de mon grand-père Stanislas (Tudor): je suis donc leur arrière-arrière petit-fils.

Eugène-Augustin van Outryve d’Ydewalle est conseiller communal de Bruges et membre de la Commission d’Assistance Publique (aujourd’hui: C.P.A.S.). Il est très engagé envers les pauvres, comme politicien de Bruges et comme chrétien de sa paroisse Saint Jacques à Bruges et de sa paroisse de Ruddervoorde. C’est dans son salon à la Hoogstraat qu’est fondée en 1851 la première Conférence de Saint Vincent de Paul à Bruges. Les membres de ces conférences aident les pauvres et les suivent de près par des visites régulières à domicile; les conférences de Saint Vincent de Paul existent jusqu’à ce jour. Cet engagement lui devient fatal: il meurt le 19 septembre 1854, en son château de Ruddervoorde, âgé seulement de 57 ans, terrassé par le choléra contracté lors de ses visites aux pauvres.

Il y a plusieurs épidémies de choléra à Bruges au 19ème siècle: en 1832, 1849, 1854, 1859 et 1866. Elles frappent surtout les pauvres, qui vivent dans des conditions misérables. Pendant l’épidémie de 1854 il y a à Bruges 344 morts, malgré les mesures déjà très efficaces prises par la ville. Pour venir en aide aux malades et aux mourants, la ville fait appel au Sœurs de Saint Vincent de Paul nouvellement arrivées à Bruges, et aux conférences de Saint Vincent de Paul des paroisses de la ville. Un hôpital d’urgence est organisé à la Potterie.

Clémence van Severen survit son mari de 19 ans. Dès 1855 elle fonde une conférence de Saint Vincent de Paul à Oostrozebeke, terre d’origine des van Outryve, où son mari était propriétaire de la maison familiale; son gendre Jean-Baptiste de Béthune devient le premier président de cette conférence. Clémence est une grande dame, qui mériterait un article dans notre revue!

Marie-Joséphine-Eugénie-Séraphine van Outryve d’Ydewalle grandit dans une famille engagée dans la société et profondément chrétienne. Elle est la troisième de huit frères et sœurs:

1. Emmanuel-Eugène, naît le 5 septembre 1823, et décède déjà le 19 du même mois.

2. Émilie (1826-1894) épouse Jean-Baptiste de Béthune, le grand architecte innovateur de l’art néogothique (Vyve-Kapelle, Dadizele, Maredsous, cathédrale d’Aix la Chapelle,…).

3. Marie, née le 2 mai 1827, ne se marie pas. Elle décède au château de Ruddervoorde le 15 août 1869.

4. Emmanuel-Henri (1829-1902) reste lui aussi célibataire. Au décès de son père en 1854, il interrompt ses études de droit à Louvain pour prendre en charge les engagements et responsabilités de son père. Il est bourgmestre d’Oostrozebeke de 1872 à 1877, conseiller provincial pour le parti catholique en 1877, et pendant 25 ans, de 1884 jusqu’à son décès en 1902, bourgmestre de Ruddervoorde, où il habite le château hérité de ses parents.

Il veille avec sa sœur Pauline sur les besoins matériels des Bénédictines de l’abbaye de Sainte Godelieve à Bruges (Boeveriestraat), et participe également avec sa sœur à la construction de l’abbaye des Bénédictines à Ghistelles; leur beau-frère de Béthune est l’architecte.

5. Eugène-Charles (1830-1901) épouse Emma de Serret (1833-1865), qui lui donne trois enfants, dont Eugène-Marie, auteur de la branche van Outryve d’Ydewalle de Diest. Les deux autres enfants n’ont pas de descendance du nom d’Ydewalle. Mais Emma de Serret meurt à la naissance de leur troisième enfant. Eugène-Charles épouse alors en secondes noces la sœur de sa première femme, Laurence de Serret (1836-1910), qui lui donne encore six enfants, dont Clément (1876-1942), père de Suzanne (1898-1983) qui épousera Charles d’Udekem d’Acoz (1885-1968) et dont descendent Bernard d’Udekem et sa cousine germaine, la reine Mathilde. Les enfants d’Eugène d’Ydewalle et Laurence de Serret n’ont pas de descendants du nom d’Ydewalle encore en vie.

Eugène joue un rôle important dans la politique, comme président du conseil provincial de 1869 à 1876, bourgmestre de Ruddervoorde, et à partir du décès de son frère Charles en 1876, comme député à la Chambre du parti catholique, puis de 1885 à 1900 comme sénateur.

6. Pauline (1833-1911) épouse Jules van Merris (1831-1899), politicien libéral de Poperinge, mais se sépare de lui immédiatement après le mariage. Elle vit au château de Ruddervoorde avec sa sœur Marie (jusqu’en 1869) et son frère Emmanuel (jusqu’en 1902).

7. Victorine (1836-1907) épouse Charles Baillieu d’Avrincourt (1827-1895). Les époux achètent le château des III Rois à Beernem. Ils n’ont pas d’enfants. Devenue veuve, Victorine lègue sa fortune aux enfants de son frère cadet Charles, qui suit.

8. Charles (1840-1876) épouse à Lille Marie Aronio de Romblay (1843-1926). Il fait le droit à Louvain. En 1870, à trente ans, il est élu député à la Chambre pour le parti catholique avec 1408 voix sur 2654 votants. Il meurt brusquement le 15 mai 1876, âgé de 36 ans. Il laisse une jeune veuve et quatre enfants, dont nous descendons tous (à l’exception des van Outryve d’Ydewalle de Diest): Emmanuel (Peereboom), Stanislas (Tudor), André (III Rois) et Marie-Thérèse qui épouse le baron Emmanuel de Meester (Anvers). Marie Aronio est vraiment la matriarche de la famille.

Redécouverte de la dentelle de Bruges

Mon oncle Antoine de Meester, fils de Marie-Thérèse d’Ydewalle, devenu dom Jean-Baptiste à l’abbaye de Saint André, et historien passionné de la famille d’Ydewalle, relève dans ces nombreuses annotations une histoire vraiment extraordinaire au sujet de Marie d’Ydewalle.

J’esquisse d’abord la situation. Au 19ème siècle la population de nos régions augmente très rapidement. Comme la plupart des gens vivent de l’agriculture, ce brusque accroissement de la population provoque de graves problèmes: trop peu d’emplois et trop de bouches à nourrir… Entre 1840 et 1850 des gens meurent littéralement de faim en Flandre Occidentale. Un des rares moyens de gagner quelques sous est le travail à domicile. Dans le pays de Courtrai, on tisse le lin. Dans la région de Bruges ont fait de la dentelle.

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Dentellières dans un quartier pauvre à Bruges
Le ‘Fort van Cassel’, ruelle en cul de sac dans la Klaverstraat à Bruges, où le choléra sévit en 1859 et en 1866

Marie est très concernée par le drame social qui l’entoure. Nous sommes en 1846, Marie n’a que 19 ans, mais elle a de qui tenir! Oncle Antoine écrit qu’elle se lance dans des recherches pour retrouver le point de la ‘guipure’, le point typique de la dentelle de Flandre. Elle réussit à le retrouver. Son beau-frère, l’architecte Jean-Baptiste de Béthune, l’aide à dessiner les patrons, qui serviront à faire les premières dentelles. Les religieuses de l’école paroissiale de Ruddervoorde, puis les religieuses Apostolines de Bruges s’engagent dans le mouvement: c’est le renouveau des écoles de dentellières; il y en avait pas moins de 82 à Bruges en 1847. Je ne suis pas expert en dentelle de Flandre, mais ce que l’oncle Antoine de Meester décrit est tout de même assez remarquable.

Et ce n’est pas tout. Il note encore: L’exposition de Londres de 1851 fit connaître ce renouveau de la dentelle au grand public. Il ne cite malheureusement pas ses sources, mais cette information est sensationnelle! Il s’agit en effet de la toute première grande exposition internationale, qui eut un retentissement mondial. Elle fut organisée à Londres à l’initiative du prince Albert de Saxe-Coburg, prince consort de la reine Victoria, qui règne de 1837 à 1901; Albert et Victoria sont neveu et nièce de Léopold I, roi des Belges de 1831 à 1865.

En 1851, Marie a 24 ans… Dans d’innombrables petites maisons de Flandre, les ouvrières s’attellent à la besogne. Cette jeune fille contribue à sauver beaucoup de familles pauvres de la famine.

Marie archiviste et historienne

Oncle Antoine de Meester note encore que Marie s’intéresse à l’histoire de la famille. Il retrouve des annotations apportées par elle sur des documents, e.a. dans les archives van Severen et de Stoop. Elle dresse aussi un grand arbre généalogique, encore connu de Suzanne d’Ydewalle, mais malheureusement perdu vers 1919, par son père Clément d’Ydewalle; Suzanne est la grand-mère de Bernard d’Udekem.

Portrait

Nous conservons dans la famille un bon portrait de Marie, ovale, huile sur toile.

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Ce portrait n’est pas signé, mais doit être l’œuvre du portraitiste Désiré Mergaert (1829-1890), qui fit également les portraits, non signés eux aussi, de la sœur de Marie, Pauline d’Ydewalle, et de son frère Emmanuel. Mergaert fit encore une paire de portraits, eux bien signés, du frère cadet de Marie, Charles d’Ydewalle, et de son épouse Marie Aronio.

Décès

Marie décède le 15 août 1860. C’est le jour de sa fête, la fête de l’Assomption de la Vierge Marie. Elle n’a que 42 ans. Était-elle malade? Je n’ai pas de renseignements à ce sujet; il ne faut pas grand-chose au 19ème siècle pour que ce soit fatal. Ces frères et sœurs meurent entre 68 et 78 ans, âge avancé pour l’époque, à l’exception du cadet, Charles, qui meurt à 36 ans, et semble avoir eu de sérieux problèmes de santé.

Mon grand-père Stanislas d’Ydewalle m’a souvent parlé de son oncle Emmanuel de Ruddervoorde, mais jamais de sa tante Marie. Il ne l’a pas connu, elle décède en 1869 et lui ne nait qu’en 1871. Dans ses Souvenirs il ne donne pas de détails à son propos.

Voilà tout ce que j’ai pu rassembler au sujet de Marie d’Ydewalle. Il y a quelques mois, je ne savais rien d’elle. Moi qui pensais bien connaitre l’histoire de la famille… Je suis bien content d’avoir été intrigué par ces deux livres! Comme quoi il faut conserver soigneusement des livres qui sont des souvenirs de famille, même si leur sujet ne nous intéresse pas immédiatement.

Stany d’Ydewalle

(1) Koen ROTSAERT, Brugge in tijden van cholera, in: Brugs Ommeland, 2017, nr. 3, p. 123-146.
(2) Je tiens à remercier pour ces renseignements sur le point de la guipure Madame Martine Bruggeman, spécialiste de la dentelle flamande et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. Son dernier livre, édité chez Lannoo, date de 2019, et porte le titre Kant in Vlaanderen (320 pp).
(3) Martine BRUGGEMAN, Brugge en kant, in: Biekorf, 1986, p. 109-110.
(4) Julia BAIRD, Victoria the Queen, Penguin Random House LLC, New York, 2016, traduction néerlandaise: Victoria koningin, Nieuw Amsterdam, 2017, p. 320-335.
(5) Désiré Mergaert. Retrospective. Uitgave Gemeentebestuur 8610 Kortemark, 1990. 264 pp.
(6) Dans le testament de Pauline d’Ydewalle, qui repose actuellement au KADOC à Leuven, Pauline lègue à son neveu Clément: son portrait et celui de son frère, les deux peints par Mergaert. Je remercie Bernard d’Udekem pour ces renseignements.
(7) Stanislas van OUTRYVE d’YDEWALLE. Souvenirs de la famille van Outryve d’Ydewalle. Août 1956, 84 pp. (publication stencilée privée). Marie est mentionnée à la p. 4.