Charles Le Bailly de Marloop (1722-1807) joua un rôle décisif dans le devenir de notre famille, puisque son mariage avec Jeanne-François van Outryve (1743-1768), qui lui donna un héritier, est à l’origine de l’anoblissement de la famille van Outryve.

La carrière politique de Charles le Bailly de Marloop, mieux connu sous son diminutif ‘Marloop’, fut pour le moins exceptionnelle. Plusieurs ouvrages y font référence, au nombre desquels la thèse de Benoit d’Hoore, publiée en 2002 sous le titre ‘De familie Le Bailly, studie van een ambtsadellijke familie in de 18de eeuw (1718-1807)’.

C’est principalement sur base de ce travail particulièrement fouillé que nous proposons ci-dessous un résumé de la carrière de Marloop.

Mariage

Marloop a déjà atteint la quarantaine quand il épouse Jeanne-François van Outryve (1743-1768), qui compte vingt ans de moins que son mari.
La jeune femme appartient à la deuxième génération des van Outryve établis à Bruges, qui doivent leur récente fortune à la réussite professionnelle de leur tante Marie-Anne van Outryve (1764-1746), ainsi qu’à l’héritage d’un oncle chanoine.
Jeanne-François a sept frères et sœurs, dont Pétronille, fière jacobine militante de la cause révolutionnaire, et notre ancêtre direct Emmanuel-Louis (1745-1827).
Lorsqu’elle décède à l’âge de 25 ans Charles-Joseph, unique enfant du couple, n’a pas encore un an.
Marloop ne se remariera pas, et son fils n’aura guère de descendance.

Anoblissements

D’ascendance noble et déjà engagé dans une ambitieuse carrière politique, il se retrouve veuf et père d’un jeune garçon dont la mère n’appartenait pas à la noblesse.
C’est fort probablement pour conférer un maximum de quartiers de noblesse à son fils Charles-Joseph qu’il active ses contacts dans l’entourage de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Il obtient en 1771 l’anoblissement de son beau-père Pierre van Outryve depuis longtemps décédé, et de ses descendants au nombre desquels la défunte épouse de Marloop et leur fils.
C’est donc aux ambitions de leur beau-frère Marloop que les frères et sœurs de Jeanne-François doivent leur accession aux rangs de la noblesse. La brillante carrière politique de Marloop au service des autorités autrichiennes lui vaudra d’être fait baron en 1774, puis vicomte en 1789.

AR 27 Marloop 1769 collection particuliere LD LDBourgmestre de Bruges

Après un début de carrière en qualité de « haut-pointre de la Châtellerie de Courtrai », Marloop accède au poste de bourgmestre du Franc de Bruges, puis de la ville de Bruges (1771), fort probablement avec le soutien des autorités autrichiennes.

Son frère Philippe Le Bailly est à cette époque trésorier général de la ville. Il a également pour premier échevin son beau-frère Robert Coppieters (1727-1797). Ce dernier lui succèdera en qualité de bourgmestre de Bruges lorsque Marloop abandonnera cette charge en 1777 pour se retrouver subitement Premier échevin de la ville de Gand.
Marloop s’est particulièrement distingué à Bruges par l’efficacité de son plan d’assainissement des finances de la ville, à la demande des autorités autrichiennes qui peinaient à lever des impôts du fait de l’endettement de diverses cités de Flandre.
Illustration: Charles le Bailly - 1769 (Collection particulière)

Le « royal service »

L’abondante correspondance entre Marloop et les autorités viennoises témoignent de sa fidèle subordination aux instructions de la Cour impériale.
« Il serait bien heureux pour moi que Son Altesse fût satisfaite de ma conduite. Je vous prie Monsieur, lorsque l’occasion s’en présentera, de vouloir lui réitérer les assurances de mon zèle pour le royal service. »
« … instruire le gouvernement de ce qui se passe ici de contraire à ses désirs est, je pense, un de mes premiers devoirs ».
«  … n’étant excité par aucune autre passion, que celle de pouvoir servir sa Majesté avec un sincère et vif attachement et de pouvoir soumettre à ses pieds ses vrais intérêts. »
Les écrits laissés par Heinrich Crumpipen, diplomate belgo-autrichien, indiquent que lorsque les autorités autrichiennes le consultent en vue de nominations politiques, Marloop évite de s’aliéner le milieu dont il était issu:
« Le Bourgmestre du Franc de Bruges Marloop aient été chez moi, je lui ai lu les noms des différents aspirants, et lorsqu’il en est venu au point de s’expliquer, il a témoigné le plus grand embarras (…) Il craignit de s’expliquer, parce qu’il était dans le cas de vivre à Bruges avec les familles de la plupart des aspirants, et que si on savait qu’il eut parlé pour l’un plutôt que pour l’autre, il en naîtrait une division, qui pourrait faire mauvais effet. »

Vilain XIIII, Président des États généraux de Flandre

La carrière de Marloop atteindra un nouveau sommet lorsqu’il sera appelé à succéder à Jean-Jacques Philippe Vilain XIIII en qualité de Président des États généraux de Flandre.
Les autorités autrichiennes veillaient depuis Vienne et Bruxelles à ce que ce poste stratégique, à certains égards assimilable à un titre de « Premier ministre de Flandre », soit confié à une personnalité de confiance.
Vilain XIIII était ‘voorschepen van Die Keure’ à Gand et présida à ce titre les Etats-Généraux de Flandre de 1755 jusqu’à son décès, en 1777.
AR 27 Marloop Vilain XIIII Un livresPersonnalité politique de premier plan, il nous est connu par ses écrits politiques autant que par d’importantes réformes en matière de finances, d’enfermement pénitentiaire et de contrôle des indigents.
Son nom reste à jamais associé à la création d’établissements pénitentiaires ainsi que de structures d’hébergement pour personnes indigentes.
Vilain XIII veillait, tout comme Marloop avec qui il était en contact régulier, à introduire davantage de rigueur au niveau de l’attribution des mandats publics locaux. Ceux-ci étaient souvent attribués par favoritisme à des membres de la petite noblesse soucieux d’arrondir leurs maigres revenus.
Il notait que « ceux que la naissance destine aux rangs élevés aiment bien mieux se dégrader eux-mêmes en négligeant l’étude du gouvernement des hommes pour celui des chiens et des chevaux. Ils négligent le soin de l’État pour celui d’une paroisse. »

 

Marloop succède à Vilain XIIII

Vilain XIIII décède en 1777. Comme la Présidence des États généraux de Flandre revient d’office au bourgmestre de la ville de Gand, les échevins gantois s’empressent de désigner une personnalité issue de leurs rangs.
Les autorités autrichiennes tiennent cependant à imposer leur candidat, en la personne de Marloop. Ce dernier, toujours bourgmestre de Bruges, ne souhaite pas vraiment présider les États généraux de Flandre, une fonction prestigieuse, mais fort exigeante.
Une note confidentielle que le diplomate Crumpipen transmet à Vienne plaide en la faveur de Marloop, « l’homme le plus zélé et qui a rendu les plus grands services en Flandre, en faisant réussir les vues du gouvernement. (…) Il a le diplôme de baron, il est bien né, il est riche du côté de sa femme, et on le rendrait content en lui accordant gracieusement et motu proprio le titre de Comte ou Vicomte. »

PR 26 Georg Adam de StarhemberUne note adressée au chancelier Kaunitz par Georges-Adam de Starhember (Illustration) homme d'Etat au service des Habsbourg d'Autriche, va dans le même sens : « J’ai déjà eu l’honneur de parler ci-devant à Votre Altesse du baron de Marloop, comme du sujet que je crois seul propre à succéder un jour à Vilain. Il connaît à fond le nouveau système. Il a aidé à en construire et perfectionner l’édifice, et ayant joui pendant 25 ans de suite de la confiance la plus intime du vicomte de Vilain, son choix présente le seul moyen d’assurer que les choses continueront à être traitées sur une uniformité et permanence de principes. »
Très déterminés, les Autrichiens orchestreront quelques manœuvres au terme desquelles Marloop acceptera de quitter précipitamment son mandat brugeois pour être aussitôt nommé premier échevin du Keure de la ville de Gand. Ce statut le fait automatiquement accéder à la Présidence des États généraux.
Le collège échevinal brugeois manifestera par courrier sa reconnaissance à ce bourgmestre qui n’a guère eu le temps de les saluer avant d’emménager à Gand : ‘" ... by brief te feliciteren, daer by eensweghs temoignerende het gevoeln van deser collegie in syne separatie, ende recommenderende dese stadt ende desself altyt in syne gedachtenisse ende protectie. »
Marloop note dans son journal qu’il se sent fort bien accueilli à son arrivée Gand : « Toute la ville est en activité pour me prouver le contentement général que l’on a à cette occasion. Il y aura des illuminations superbes vis-à-vis de chez moi, sans compter ce que fera le Corps des bateliers, celui des bouchers, celui des poissonniers et enfin le peuple est bien satisfait en approuvant au choix. »
À la tête d’une ‘coterie’ ?
Pour L. D’Hondt, auteur d’une thèse monumentale ‘Verlichte monarchie. Ancien Regime en revolutie.’ (Rijksuniversiteit Gent, 1993), Marloop s’est retrouvé durant les années qui suivront à la tête d’une véritable coterie qui influença de manière déterminante la vie politique des États Généraux de Flandre.

AR 27 Marloop Plan 600K LD LDRéformes

La thèse de Baudouin d’Hoore propose une analyse détaillée des principales décisions politiques que Marloop mit en œuvre de 1777 à 1793, souvent dans la foulée des orientations impulsées par Vilain XIIII.
Ce fut certainement le cas concernant la construction de la Maison de Correction de Gand, que l’empereur Joseph II visita en 1781 en présence de Marloop.
Le chancelier Kaunitz le chargea par ailleurs de mener une difficile opération de réduction des rentes de la province de Flandre.

Citons également la suppression des ordres contemplatifs et la création d’une école des pauvres (« armenschool »).

Illustration ci-dessus
'Vlaanderen': territoire sous l'autorité des Etats généraux de Flandre.

Conservateur et fidèle partisan des Autrichiens, Marloop remet sa démission aux autorités autrichiennes en 1793. Il vivra ensuite sous le régime révolutionnaire français, qu’il dénoncera vigoureusement dans ses écrits : « … ce système de l’égalité mal compris et bien gauchement mis en pratique par les jacobins dans cette République française ne subsiste point dans l’Autriche. … L’esprit national des Français est trop chaud, trop pétillant, trop variable et toujours dans les vues pour ne jamais y pouvoir établir une démocratie bien ordonnée, stable et tranquille. »

Il dira aux Autrichiens son espoir de les voir revenir bientôt : « La perte de la Belgique et sa séparation de vos États m’a beaucoup peiné ! Mais elle rentrera sous votre domination. J’ai toujours cru que notre constitution était le modèle des autres, sauf quelques changements que réclamaient l’expérience et les besoins. »

Le très conservateur Marloop avait pour belle-sœur Pétronille van Outryve, membre influente de l’avant-garde des Jacobins de Bruges. Ces deux-là n’avaient probablement aucune affinité politique.
Il se peut que l’activisme politique de Pétronille n’ait pas été trop durement réprimé par l’occupant autrichien, grâce à son beau-frère.
Andries Van den Abeele suppose qu’à l’inverse, sous le régime français, Marloop n’a pas été trop inquiété par les révolutionnaires du fait de ses liens de famille avec Pétronille, qui était d’ailleurs marraine de son fils.

Liens familiaux

Marloop fut témoin au mariage de notre ancêtre direct Emmanuel-Louis van Outryve d’Ydewalle avec Colette Haemelinck, puis est devenu parrain d’Eugène, le fils aîné du couple.
On ne sait s’il a facilité la nomination d’Emmanuel-Louis en qualité de bourgmestre du Brugse Vrije, en 1779.

Marloop, serviteur zélé du « royal service », a émis le voeu qu’à son décès son cœur soit envoyé à Vienne, où il repose à proximité de la nécropole impériale.

Sources 
Cet article s'inspire largement de 'Baudouin D'HOORE, De familie Le Bailly, studie van een ambtsadellijke familie in de 18de eeuw (1718-1807), Brussel, 2002.'

Parmi les nombreuses autres sources bibliographiques citées par Baudouin D'Hoore, citons:

  • Yvan VANDEN BERGHE, Jacobijnen en Traditionalisten, Brussel, 1972.
  • L. D'HONDT, Verlichte monarchie. Ancien Regime en revolutie. Een institutionele en historische procesanalyse van politiek, instellingen en ideologie in de Habsburgse, de Zuidnederlandse en de Vlaamse politieke ruimte (1700-1790), 7 delen, licentiaatsverhandeling (onuitgegeven), Rijksuniversiteit Gent, 1993.

Hugues van Outryve d’Ydewalle,
Février 2017

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