Deux de nos cousins furent aviateurs au Congo: André de Failly, fils de Jean de Failly et de Marie-Adeline d'Ydewalle, ainsi que Liévin d'Ydewalle, fils d'Hubert d'Ydewalle et d'Hélène du Sart de Bouland.


Les périples de Liévin, évoqués ailleurs dans ce Bulletin, ont fait l'objet d'un article publié précédemment.
Il vous est possible de le redécouvrir dans la version en ligne de ce Bulletin n°30.

Nous proposons ci-dessous un témoignage d'André de Failly qui relate la mission qu'il a effectuée au Congo en qualité de pilote de la Force Aérienne belge, sur la base de Kamina.

Novembre 1956 - Une soixantaine d’élèves pilotes de la Force Aérienne belge d’alors boucle le stage de l’école de pilotage élémentaire de Gossoncourt, soit 75 heures de vol sur SV-4, et s’embarque fièrement pour l’école de pilotage avancé, solidement installée au Congo belge.

Une douzaine d’heures de vol en DC-4 militaire nous y emmènent en faisant une première escale de ravitaillement à Kano au Nigeria en pleine nuit.
Escale à l’aérodrome de Kano la nuit: les premières impressions de l’Afrique.
La brusque touffeur qui s’engouffre dans l’avion sitôt les portes ouvertes.

La douzaine de vendeurs peuls ou berbères, installés sur le tarmac, attendent le touriste de l’instant à quelques mètres des avions encore chauds. Enturbannés, en burnous, en djellabas, en vêtements amples et propres, ils veillent sur leurs étals, chargés d’objets insolites en ivoire, en ébène, en fils de laiton, l’œil racoleur et engageant pendant qu’un paquet de gros crapauds hideux et ventrus, se vautrent grassement parmi les breloques.
En contraste : les adroits mécanos en salopettes trop larges, qui grimpent vivement sur les ailes des avions pour les ravitailler en carburant. Ils manient avec adresse les lourds pistolets ravitailleurs avec leurs gros tuyaux noirs.
Les passagers remontent. Parmi eux, de nombreux officiers supérieurs de l’Armée Belge.
Étrange…

Deuxième escale: Léopoldville
Ville densément construite et animée. Tous les genres s’emmêlent : Belges, Portugais, Libanais, Grecs, Pakistanais, Congolais. Les Belges dominent.
Nuitée ordinaire à l’hôtel, colons détendus, une multitude de voitures américaines brillent dans les larges avenues coloniales. Tout va bien.

Le jour d’après: destination ‘Kamina’
 09 Andr de Failly Kamina Installations EPA RL’ambiance des politiques internationales était à la guerre froide. Deux blocs - l’Est et l’Ouest - s’affrontaient dangereusement. Les dictatures communistes cherchaient à écraser les régimes démocratiques. Dans ce contexte, les occidentaux s’organisent en solides alliances armées de défense. Ils s’équipent au mieux en construisant quelques places fortes.
La Base de Kamina, vaste aérodrome militaire belge au Congo, était un de ces bastions.

La Base était construite en pleine savane au nord du Katanga, endroit stratégique qui permettait de défendre les richissimes gisements de cuivre, d’étain, de diamants, de cobalt, d’or, de manganèse, d’uranium, etc.
Elle protégeait également les précieuses lignes de Chemins de Fer du Katanga, la CFK qui reliait Albertville, Kindu, Luluabourg et Kolwezi.
La Base de Kamina était une réussite belge, un bastion de l’OTAN en pleine Afrique.
La Force Aérienne belge y était déployée, de même qu’un détachement de para-commando et leurs postes de commandements.

L’Ecole de Pilotage avancé
Grande était la surprise des jeunes pilotes qui sortaient à peine des baraques en tôles et des chambrées pour fantassins de Gossencourt ! Au Congo, les installations de la Force Aérienne étaient magnifiques. Tout était neuf et bien construit.
Les élèves pilotes étaient logés dans des chambres de deux, à l'ombre d'une barza bien ventilée. Le mess était d'une propreté impeccable, les cuistots africains excellents, et stylés à la façon "Congo belge". Kamina était une très grande base en bordure du Katanga, dotée de deux pistes intercontinentales parallèles.
DC-4, DC-3 et DC-6 allaient et venaient. L'organisation générale semblait aller de soi. Le courrier passait bien. Les élèves pilotes étaient habillés en kaki tropical, avec un énorme casque colonial. Qui voulait, pouvait se procurer un solide vélo ABL noir pour rejoindre le "Flight" (1km)

Un nouveau chapitre
 09 Andre de Failly Kamina Formation Harvards 3 RFraichement arrivés et un peu surpris, nous découvrons dès l’aube une vingtaine d’avions Harvard bien alignés.
Découverte de l’avion. Une grosse machine biplace avec un ample cockpitt «à l’américaine». Tout paraît grand, le stick, le palonnier, les instruments, les ceintures, la verrière, le parachute dans le creux du siège.

Pourvu d’un gros moteur de 9 cylindres en étoile et de 600 cv. Une grande hélice "Hartsell" avec pas variable…
«Bigre de bigre»

Mon premier moniteur était l'adjudant Guérin. Il avait quatre élèves qui marchaient bien. J'ai volé mes 30 premières heures de Harvard avec lui. Le gros moteur en étoile était assez impressionnant. Cet avion avait une odeur particulière, il sentait l’aluminium et l'huile chaude, les cylindres torrides et l'essence. Familiarisation, premiers vols en double, circuits, atterrissages, remises des gaz, acrobaties en altitude, maitrise de cap, d’altitude et de vitesse. Notions de visibilité, cumulus, stratus, plafond, turbulences.

Puis survint l'impressionnant solo en T-6.
Le moniteur «qui descend», attache ses sangles, et vous dit tranquillement: vas y.
Bigre.

Le vol de nuit était particulièrement impressionnant. Nous volions une bonne heure vingt en trois branches de 20 à 30 minutes et vers les 1.000m d’altitude. L'avion s'enfonçait résolument dans le noir profond, sans horizon de référence. On ne voyait pratiquement rien au sol, à part au bout d’une heure de vol, les feux de position des copains déjà en phase d’atterrissages. Ouf !

Tout le vol se faisait aux instruments. Il y avait bien quelques points de repère et parfois même une formidable lune tropicale qui faisait de la savane un autre paysage lunaire. Revenu dans le circuit, et gaz réduits, de longues flammes bleu-vert jaillissaient de l'échappement (T-6 US). La piste était bien éclairée d’une multitude de rudimentaires brûleurs à pétrole. Y atterrir tranquillement dans le noir, tous sens en éveil, en devenait une savoureuse récompense. Puis l'incomparable ralenti du moteur en "basso continuo" achevait de nous tracter, tout contents, jusqu'à la "Ligne".

L'acrobatie, les vols aux instruments, le Link Trainer, les premières formations, s’enchaînaient au quotidien. Un autre moniteur me prend en charge. Il est du genre irascible et et chroniquement mécontent. Le vol en double devient éprouvant. Je m’en tire.

Pendant la saison des pluies, d'octobre à mars, les orages sont fréquents et réguliers. En fin d'après-midi, les cumulus se forment aux mêmes heures et quasiment aux mêmes endroits. Ils se développent en cumulonimbus à grosses enclumes pour éclater finalement en orages parfois très impressionnants, surtout la nuit. C'était aussi la saison des petits matins avec des visibilités en vol de 100 à 150 km. Le spectacle était irrésistible. Pour cette raison, nous volions dès l'aube et par beau temps seulement. A noter qu’au Congo, il y a peu de vent sauf en phase de pré-orages où ils sont tourbillonnants et imprévisibles. L'après-midi était consacrée aux cours au sol. Météo, air trafic control, moteur, aérodynamique, instruments de bord, etc. Ces cours étaient donnés par des moniteurs.

L'ambiance était bonne, et nous nous entraidions cordialement. Nous passions des tests d’aptitude, avec une certaine inquiétude car quelques tests ratés nous déclaraient définitivement inapte, du jour au lendemain.

Nous avons refait nos valises pour l'Europe en mai 1955, avec 145 heures de Harvard. Nous n’étions plus qu’une trentaine d’élèves confirmés.

Deux week-ends de congé

Durant les six mois de notre séjour à l'EPA (Ecole de Pilotage Avancé) nous avons pu bénéficier de deux longs week-ends de congé. A
u premier, j'ai pu prendre le "vapeur" de Kamina-ville vers Kolwezi et retour. Je m’étais fait inviter chez le père Jean Baptiste de Meester, cousin germain de ma mère et de la tribu d’Ydewalle.

Wagons passagers, wagons restaurant, à intérieurs du meilleur bois vernis, déjeuners soignés, personnel au maintien correct, propreté générale dans la lente et pittoresque progression à travers la savane katangaise. Forêts-galeries, petits ponts en fer, dans le léger balancement qu'offraient les voies réduites (1067mm) des célèbres CFK (chemins de fer du Katanga). Arrivée à Kolwezi l'industrieuse, confortable gîte chez les pères bénédictins de l'abbaye de Saint-André. Les moines étaient en soutane blanche, avec leurs larges ceintures de cuir. Ils avaient un beau potager où poussaient une série de légumes européens et même des olives.

L’abbaye avait été fondée par Monseigneur de Hemptinne et le Père Abbé Dom Théodore Nève de Mévergnies, dans les années 30.
Après un frugal repas avec les quelques moines présents, l’oncle Antoine m’a promené en voiture, de nuit, tous phares allumés pour débusquer peut-être une quelconque grosse bête du Congo. Nous sommes rentrés bredouilles.

Deuxième grand week-end : mon "co-koteur" s'était fait inviter au Kivu par Monsieur et Madame de Munck, d'authentiques colons de l'époque. Un DC 3 militaire nous a débarqués à Bukavu.

 09 Andr de Failly Tripacer Bukavu Kamembe RMonsieur de Munck est venu nous chercher à Kamembe (Bukavu) avec un Piper Tripacer. Nous avons survolé le lac Kivu en longeant l'île d'Ijdwi et les plantations de café des Princes de Ligne, pour atterrir 25 minutes plus tard à Goma. Nous étions logés dans des paillotes de luxe dans leurs belles installations de la Rutshuru. C'était du "Karen Blixen" pour un week-end. Des jeunes boys tutsis ciraient nos chaussures ABL avec ardeur. Nous avons visité Goma dans toute sa splendeur d'alors, avec nos charmants hôtes.

Retour sur Bukavu
Avec mon copain, ingénieur en aéronautique, je me suis fait inviter chez les d’Ydewalle de la Bruyère. Brèves retrouvailles chez « les Amédée ».Somptueuse maison à quelques 100m du Lac Kivu. Cousins joyeux, tablée généreuse.

Michel travaillait «à la briqueterie». Il pilotait une drôle de machine construite sur une base de VW. Attelée à un wagonnet, la machine circulait dans le chantier sur des rails étroits du type Decauville. C’était pittoresque et cocasse.

Fin du congé.

Retour à Kamina.

André de Failly

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