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Le Nouveau Bruegel l’Ancien

Ghislain d’Ydewalle

Trois coups de marteau, lever de rideau !

Mon grand-père Stanislas se croyait bien inspiré en voulant placer une assiette en bois peinte, héritage des van der Renne, dans le salon blanc, réservé pour les grandes réceptions. Ce n’était pas du goût de son épouse, Cécile, jugez-en ! Deux couples qui poussent un ivrogne dans la bauge à pourceaux ! Pas très convenable. Dès lors le tondo fut relégué dans le salon bleu et posé sur une commode parmi quelques bibelots et la photo de mon arrière-grand-mère. Pas sûr que de son vivant, celle-ci aurait apprécié cette proximité avec un tableautin si peu fréquentable, faussement attribué à Pierre Bruegel l’Ancien, disait-on. Ma cousine se rappelle que j’avais un « penchant » pour ce tondo. Je pense que le nom du Maître présumé m’impressionnait plus que la peinture elle-même.

L’industriel Paul de Brouwer était fin connaisseur et excellent conseiller en matière d’antiquités. Il demanda à son ami Stanislas de lui prêter le tondo en vue d’en faire une copie. Demande acceptée, la main sur le cœur. Hélas, la restitution du tondo n’a pu se concrétiser qu’après plusieurs sommations provoquant une hausse de tension parmi les occupants de « Tudor », d’ordinaire si paisible dans son environnement champêtre.

Quelques temps plus tard, Amédée Visart de Bocarmé, bourgmestre de Bruges, lança à la cantonnade à son ami Stanislas : « Es-tu certain que c’est bien le tableau original qui t’a été rendu ? » Cette boutade, tombée dans l’oreille des jeunes enfants de Stanislas, contribua à la confusion générale. Le tondo sombra dans l’oubli, noyé parmi tant d’autres objets de collection.

Piero Bianconi mentionne dans sa monographie l’existence d’une estampe ronde, avec le monogramme de Jan Wierix, datée 1568 et portant l’inscription « P. Bruegel inuet » qui illustre le proverbe flamand « ‘t Varken moet in ‘t Schot ». Hulin de Loo verrait volontiers dans la gravure le témoin d’une peinture perdue du Maître et qui serait citée dans l’inventaire des biens de Gillis van Coninxloo, un des maîtres de Pieter le Jeune (un tableau représentant le porc poussé dans une porcheresse).

Cette précieuse information bouleversa nos esprits. Y aurait-il un lien entre le tondo de nos grands-parents et la peinture perdue mais renseignée dans l’inventaire de van Coninxloo ? S’il y a présomption sur la paternité artistique du tondo, comment établir avec certitude son authenticité ?

En janvier 1998, je prends rendez-vous avec les professeurs H. Verougstraete et R. Van Schoute au laboratoire d’études des œuvres d’art par les méthodes scientifiques à Louvain-la-Neuve.

R. Van Schoute m’accueille chaleureusement dans un petit bureau. Nous sommes rejoints par H. Verougstraete qui m’invite à m’asseoir à la table. Elle prend place en face de moi tandis que Van Schoute s’assied à ma gauche. Après un échange de courtoisie, je sors le tondo de son étui en carton usager et je le dépose avec précaution sur la table. Je déplie soigneusement le molleton dans lequel il était emballé, le démaillotant en quelque sorte. Surprise ! C’est le revers du tableau qui apparaît. Je le remets prudemment à l’endroit et aussitôt un profond silence s’installe dans la pièce. Comme s’il se passait quelque chose d’extraordinaire. On n’entend pas une mouche voler. Les deux éminents professeurs, penchés et concentrés sur le tondo, scrutent, l’œil averti et loupe en main, le moindre indice qui pourrait orienter leur recherche. Les minutes s’écoulent… Je savoure ce moment. J’ai l’impression de mettre à l’épreuve deux étudiants qui passent l’examen oral. « Un proverbe ! » Foi de Verougstraete ! Qui dit « proverbe » pense Bruegel. Les langues se délient. La conversation s’anime. Mais impossible, au stade actuel, de préciser si c’est une œuvre de Bruegel l’Ancien ou une copie de son fils. Les professeurs proposent avec enthousiasme de poursuivre l’analyse du tondo pour une période de 3 mois.

Au terme du prêt, nous nous présentons pour reprendre le tondo. Ce matin-là les deux experts décident de refaire une nouvelle fois un examen aux infrarouges. « Concentrez-vous sur l’auge du cochon » conseille Verhougstraete à son collègue. C’est à cet endroit que l’on retrouve la signature des copies. « Je vais tenter quelque chose » lui répond celui qui créa le laboratoire en 1965. Il oublie alors un instant les protocoles d’analyse, d’habitude scrupuleusement respectés. Les conditions d’examen sont modifiées une énième fois. Et c’est là qu’apparaît… une date. Ou plus exactement un début de date : les lettres majuscules MD. L’excitation des chercheurs est à son comble car la date est suivie de la signature. Le doute n’est plus permis : les professeurs viennent de mettre au jour la signature et la date de la composition de « le porc doit aller dans la bauge » petit tableau moralisateur peint en 1557 par Pierre Bruegel l’Ancien.

J’avais enfin la réponse à mon questionnement sur l’authenticité du tondo mais le plus dur restait encore à faire. Comment faire accepter cette importante découverte par la communauté scientifique internationale, d’habitude très sceptique en cette matière. C’est finalement l’option du « Burlington Magazine » qui a été retenue. Le rapport complet des professeurs de Louvain-la-Neuve a pu être publiée dans cette prestigieuse revue, « coupant l’herbe sous les pieds de ceux qui voudraient dénigrer le tableau ». Enfin cerise sur le gâteau, la National Gallery à Londres a accepté d’exposer le tondo « ce qui est de nature à asseoir la réputation internationale de la peinture ».

En juillet 2002 nous montons les marches de Christie’s à Londres, la célèbre maison de ventes, temple du monde capitaliste et vitrine de l’argent « fou ». Le commissaire-priseur se lance dans la bataille des chiffres avec l’élégance d’un jongleur. Lot 35, lot 36, lot 37 « The Drunkard pushed into the Pigsty, from Pieter Bruegel the Elder ». Le marteau frappe au prix de réserve : « It’s yours ! »

Un coup de marteau, adjugé le tableau !