Des artistes, chez les d’Ydewalle, ils ne sont pas rares. Pour s’en convaincre, il suffit d’admirer les sculptures très inspirées de Liévin. Ou les créations à la fois somptueuses et originales d’Augustin. Ou les peintures pleines de fleurs et d’arabesques de Véronique. Ou les toiles animalières tellement réalistes de Marina. Ou les photographies fortes et vraies de Natacha. Et il doit y en avoir d’autres que j’oublie.
N’oublions pas non plus qu’avant eux, il y avait les peintures symbolistes de Georgette et, encore, le style littéraire inimitable de Charles. Ce furent des précurseurs en quelque sorte car avant eux, les d’Ydewalle avaient été beaucoup plus sages, trop sages sans doute. Alors quand Hugues a eu la gentillesse de m’inviter à parler de mes compositions photographiques, dans ces pages, je me suis réjoui à l’idée d’allonger la liste. 

Pour moi, l’art est venu tard après une carrière professionnelle dans le monde des médias. Cela a commencé par une fascination pour la technique. Je voulais comprendre ces mystérieuses machines qui peuvent capturer des images. Je voulais appréhender les principes rigoureux de l’optique, explorer les jeux infinis de la lumière, découvrir les règles fondamentales de la composition. Bref, j’ai d’abord été plus pratique que poétique. Ce n’est qu’après que le besoin de créer est né.
Au terme de mon apprentissage en simple autodidacte, je me suis demandé que photographier. Quel sujet pour mes photos ? J’ai pensé : des livres ! Car mon goût de la lecture est venu tôt, alimenté plus tard par mes études de philosophie. Depuis longtemps, un livre me semble être un objet presque sacré. Une incroyable promesse de sens, d’invention et d’émotions. Peut-être ai-je été marqué par le souvenir de la bibliothèque de mon affectionné grand-père Charles au Peereboomveld. Cela me semblait être le plus bel endroit au monde. Quoiqu’il en soit, abordant la cinquantaine, la possibilité de consacrer une année sabbatique à la photographie se présente et je la saisis. Il me paraît soudain essentiel de savoir ce dont je pourrais être capable en faisant le mieux du mieux que je peux. En tentant d’être professionnel dans cette toute nouvelle activité, on verra bien ce que l’on verra bien. D’arrache-pied, mois après mois, je travaille. D’abord avec une chambre technique grand format (vous savez, ces appareils photos en accordéon), donc en argentique. Bientôt, j’accepte le renfort de la technique numérique et celui d’incroyables logiciels.

Lorsque je commence un projet photographique, c’est l’étude et la lecture qui me prennent le plus de temps. Car chacune de mes compositions a pour sujet une œuvre importante de la littérature, de la poésie ou de la philosophie. Pour exprimer ce qu’il y a d’essentiel dans ces livres, il faut d’abord bien connaître l’œuvre et son auteur. Il faut aussi comprendre le contexte historique ou psychologique dans lequel le livre a été écrit. Il faut lire les analyses et les critiques qui ont été écrites au sujet de l’œuvre en question. Une fois acquise une forme d’intimité avec le roman, le recueil de poésie ou l’essai philosophique, un lien empathique avec le livre en tant qu’objet peut apparaître. Comme si le livre était une personne de chair et d’os que l’on rencontre et dont il s’agit de faire le portrait, de dévoiler l’âme. Il faut alors créer un langage qui puisse donner une expression formelle à la pensée contenue dans le livre.
Le vrai sujet de ma photographie n’est pas l’objet fait de papier imprimé mais bien le texte qu’il contient. C’est le travail du plasticien qui consiste à inventer une forme qui contient assez d’énergie pour susciter une émotion. Et c’est tout autant le travail de l’artiste conceptuel qui doit donner du sens à cette forme. Le plus de sens possible. Dans mes photographies, aucun élément n’est fortuit. Tout est porteur d’une signification. Plutôt à contre-courant de ce qui domine dans l’art contemporain, mes photographies n’ont pas vocation à être interprétées par le spectateur. Chacune d’elle s’accompagne d’un commentaire d’artiste qui la complète. Mon objectif consiste à mettre sur le même pied l’émotion et la réflexion, à les rendre indissociables dans une même expérience. 

Un jour, il a fallu sortir de ma coquille. Montrer mes œuvres. Et j’ai eu de la chance. Très vite, une exposition a eu lieu au Musée Wittockiana à Bruxelles. Elle a rencontré un beau succès. Entendre les réactions enthousiastes des visiteurs a été une expérience formidable. J’ai découvert que l’art suscite l’amour. Littéralement, certaines personnes peuvent tomber amoureuses de certaines œuvres d’art. Quel plaisir, quelle émotion, quel honneur pour l’artiste quand cela arrive !
Parmi les visiteurs de l’exposition, une galerie d’art brésilienne a remarqué et apprécié mon travail. Cela fait maintenant plusieurs années qu’elle présente mes photographies à Sao Paulo, Brasilia, Rio de Janeiro, Belo Horizonte. Et puis à Miami, Bâle … Aujourd’hui, plusieurs de mes œuvres sont entrées dans la collection de musées. Dont le magnifique Museu de Arte do Rio (MAR) où des dizaines de milliers de visiteurs ont pu voir plusieurs de mes photographies. Collectionneurs importants ou simples amateurs semblent apprécier mon travail. Je ne saurais trop les en remercier car ils m’encouragent à continuer l’aventure.
Peu importe que le succès rencontré soit modeste ou plus notable, qu’il soit éphémère ou qu’il dure un peu, la rencontre avec l’art demeure une expérience humaine magnifique. Avoir la possibilité de s’y consacrer un peu ou beaucoup constitue une véritable chance dans une vie. 

Chers d’Ydewalle, si la création vous tente, n’hésitez pas trop. Rejoignez-nous. 

Gauthier d’Ydewalle

www.gauthierdydewalle.com
www.facebook.com/gauthier.dydewalle

 

« Freud, Zur psychopathologie des alltagsleben »
Gauthier d’Ydewalle

2015

7 tirages + 2 épreuves d’artiste au format 120 x 120 cm
1 tirage unique au format 150 x 150 cm

 H1 90

Sigmund Freud fait une démonstration claire de l’existence de l’inconscient dans « La psychopathologie de la vie quotidienne ». Oublis de noms et de mots, lapsus et erreurs de lecture, méprises, actes manqués et maladresses. Freud entreprend de décrypter le sens de ces manifestations de pulsions refoulées qui révèlent nos intentions inconscientes. Ses analyses lui font apercevoir les méandres compliqués des chemins de l’inconscient. Très sûr de sa supériorité intellectuelle, il s’affirme en maître du labyrinthe de l’inconscient. C’est pourquoi il apparaît en Minotaure dans la photographie. Le Minotaure est le rejeton du taureau divin offert par Poséidon au Roi Dédale et de la reine Pasiphaé. Fruit monstrueux d’une sexualité perverse, le Minotaure rassemble par l’esprit les pulsions fondatrices de son père et les motivations humaines de la psyché incarnées par sa mère. La culture classique de Sigmund Freud le portait à puiser dans la mythologie antique pour former ses concepts. Le voici lui-même transfiguré en fonction de ce procédé. Dans ce livre, Freud admet volontiers qu’il exploite ses propres expériences pour en extrapoler des théories. L’identification de sa personne avec un Minotaure est d’autant mieux justifiée. Subir l’analyse freudienne est une épreuve de vérité salutaire. Mais elle est aussi éprouvante, effrayante, peut-être dangereuse. Il faut le courage de Thésée pour oser pénétrer dans le labyrinthe de l’inconscient. Le passage de l’implicite à l’explicite, de l’inconscient à l’analyse, rend visible le chemin qui mène à la sortie du labyrinthe. Tel un fil d’Ariane. Thésée devint ensuite Roi d’Athènes, la cité de la déesse de la sagesse. Dans la photographie, le livre est mis à nu. Sa couverture protectrice est arrachée. Il s’agit de voir ce qui est habituellement dissimulé. C’est bien ce dont il s’agit dans « La psychopathologie de la vie quotidienne ». L’image apparaît également inversée. La couleur naturelle des pages du livre et les teintes marrons des cornes bovines adoptent les nuances du bleu lorsque la photographie est à l’état de négatif. Cette inversion de l’image visible est une évocation du mécanisme de refoulement du conscient vers l’inconscient. La face du Minotaure paraît se pencher sur le spectateur. Les yeux sont formés par deux labyrinthes dont le dessin est caractéristique du style crétois. A l’image de ce que l’on peut observer sur différentes photographies de Sigmund Freud, le regard est froid, scrutateur, implacable. A noter que la réalisation des yeux du Minotaure est le produit d’une symbiose entre différents outils numériques. D’abord esquissés à la main, le dessin a été scanné avant d’être retravaillé par logiciel et imprimé en 3D. Le dessin devenu objet a finalement été photographié pour être intégré à la composition. 

 

« Borges, La Biblioteca de Babel »
Gauthier d’Ydewalle

2016

7 tirages + 2 épreuves d’artiste au format 80 x 129 cm
1 tirage unique au format 100 x 161 cm

 H2 90

Dans la nouvelle, Jorge Luis Borges parle d'une bibliothèque où tous les livres déjà écrits et à venir sont rassemblés. Une Tour de Babel est formée par deux exemplaires du texte complet de la nouvelle. Les bandes sont inversées en référence à l'usage de l'oxymore dans l'évocation de l'infini chez Borges. La totalité des livres est la totalité des potentialités de l'expression humaine. Voilà pourquoi la Tour évoque une double spirale d'ADN, en référence à la quasi-infinité des combinaisons génétiques. En écho à l'humanisme borgésien, la composition évoque également une silhouette humaine. Tous les livres, c'est tout l'Homme. La posture du colosse s'inscrit dans une attitude de défi, comme c'était le cas pour les constructeurs de la Tour de Babel qui prétendaient toucher le ciel ..."

 

 

« Dante, La Divina Commedia »
Gauthier d’Ydewalle
2013

7 tirages + 2 épreuves d’artiste au format 80 x 130 cm
1 tirage unique au format 100 x 162 cm

 H3 90

La Divine Comédie n’est au fond qu’un prétexte inventé afin que Béatrice puisse revivre dans l’esprit de Dante. Un chef-d’œuvre littéraire permet à son auteur de retrouver l’aimée disparue. Dans le récit, Béatrice est le guide spirituel de Dante quand il lui faut traverser le purgatoire. Voilà une allégorie choisie de sa propre existence. Enfer, Purgatoire, Paradis, les chapitres sont tournés en rouleaux pour délivrer une Vérité éternelle. La Divine Comédie a lieu dans l’éther noir et fermé du monde spirituel. Cet éther a naturellement pris la forme des cercles qui le composent. Le pauvre Dante est quant à lui perdu dans le monde matériel. Un monde voué au désir, rouge. Son itinéraire initiatique a pour enjeu la mise en communication entre le monde spirituel et le monde matériel. Parcourir l’enfer est glacial pour l’âme et c’est pourquoi le chemin est bleu. La route vers le paradis réchauffe ensuite au soleil jaune de Dieu. Entre Dante et Béatrice, point noir et point rouge, entre un sujet ouvert au divin et un objet de son désir, le lien prend la couleur verte de l’espoir. Car l’attente qu’impose le passage au purgatoire a pour vocation d’offrir la possibilité d’une espérance. Sans le purgatoire, l’idée de l’enfer et du paradis seraient spirituellement stériles et de leur confrontation ne résulterait qu’une aporie. Alors que le mélange du bleu et du jaune laisse apparaître le vert aux yeux de l’homme. Pour franchir le vide de l’éther et atteindre l’espace spirituel que constitue l’œuvre littéraire de Dante, il n’y aurait que le désir d’amour d’un homme pour une femme. Voilà pourquoi la circulation entre bas monde et au-delà prend soudainement la couleur écarlate du sang. Ces trois rubans de papier rouge placés dans ma composition photographique jouent un rôle essentiel. Dans un mouvement d’inversion s’équilibrent amour et foi, réalité et littérature.

 

« Melville, Bartleby »
Gauthier d’Ydewalle

2014

7 tirages + 2 épreuves d’artiste au format 150 x 150 cm
1 tirage unique au format 180 x 180 cm

 H4 90

Le métier de Bartleby consiste à copier des documents légaux. En réponse aux ordres de son employeur, il donne à chaque fois cette réponse devenue célèbre : « I would prefer not to ». Sans expression d’une volonté positive ou négative, par ce refus de dire oui ou non, Bartleby crée un vide dans le langage, un espace de totale indétermination. Melville n’évoque pas « une volonté de néant », pour reprendre les mots du philosophe Gilles Deleuze, mais bien « un néant de volonté ». Melville invente une nouvelle forme de langage qui exprime le zéro. Une « pure passivité patiente » comme dira Maurice Blanchot. Dans la photographie, les pages du texte forment une roue désespérément immobile au centre d’un fond blanc. Un immense zéro au centre du Rien. Une corde noire est placée à tous les endroits du récit où l’employeur de Bartleby, le narrateur, essaye de convaincre le copiste d’exprimer un choix autre que l’immobilité. Autorité, persuasion, menace, supplique, promesse, rien ne lui permet de faire bouger Bartleby. Tous ses efforts restent vains et la roue ne tourne pas, jusqu’à la mort du non-héros. En fonction de l’intensité des différents moments de tension entre Bartleby et son employeur, la traction fait incliner plus ou moins les cordes. Au plus grande est l’insistance, au plus fermé est l’angle entre la roue du livre et l’axe de la corde noire. Mais la force qui tire les cordes n’apparaît pas dans la photographie. La solitude de Bartleby demeure absolue. Au final, l’ensemble de la composition est une transposition fidèle, évidente, du schéma de l’œuvre représentée. Plus largement, c’est la démonstration qu’il existe une connexion fondamentale entre une expression littéraire et une expression plastique, entre un récit et un dessin, entre le langage et la forme quand il s’agit justement d’évoquer un au-delà du langage.

 

« Céline, Voyage au bout de la nuit »
Gauthier d’Ydewalle

2017

7 tirages + 2 épreuves d’artiste au format 120 x 120 cm
1 tirage unique au format 150 x 150 cm

 H5 90

L’écriture de Céline est un gigantesque monument. Mais c’est de l’avilissement des sentiments que provient la force colossale des mots. Le « Voyage au bout de la nuit » est comme une montagne molle, à la fois un sommet et un affaissement. Pour produire cet effet double, il a fallu photographier une page clé du roman afin d’en réaliser un tirage géant sur une toile souple de coton. A côté, une petite sphère translucide incarne la subjectivité de l’auteur. Sa couleur bleutée traduit la froideur nécessaire au cynisme. Elle n’est éclairée que par la lumière que produit la page géante. La sphère devrait rouler jusqu’au point de néant qui se trouve en bas du plan incliné. Mais elle est immobile. L’importance que Céline s’accorde à lui-même tient lieu de gravité et la sphère, corps mou invertébré, s’écrase pour s’immobiliser à mi-chemin du génie et du rien. Le socle rouge strié de lignes verticales communique à l’œuvre l’énergie que produisent les souffrances du temps, à savoir la guerre, la maladie, la misère. Mélange de sang et d’ombre. Nourriture du Voyage.

 

 

« Napoléon, Code civil »
Gauthier d’Ydewalle

2014

7 tirages + 2 épreuves d’artiste au format 120 x 120 cm
1 tirage unique au format 150 x 150 cm

H6 90

A Sainte-Hélène, Napoléon Bonaparte songeant à sa postérité pour les siècles à venir, exprima une intime conviction : « Ma vraie gloire n’est pas d’avoir gagné quarante batailles ; Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires ; ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon Code Civil ». La composition souligne le contraste entre l’aspect modeste d’une vieille édition abimée du livre, au centre, et la figuration de quarante sphères dorées à l’or fin représentées en périphérie de l’image. Elles évoquent à la fois les batailles gagnées et le développement économique que le Code civil français a favorisé. A un premier degré, la composition évoque une cible militaire. Mais il y a ce double aspect lorsque l’on fait l’inventaire de ce que Napoléon a réellement laissé après lui : gloire et prospérité. Lorsqu’il revient d’Egypte, Bonaparte n’aurait jamais pu conquérir le pouvoir sans l’appui de la haute finance. Le coup d’état du 18 Brumaire annonce la domination de la bourgeoisie à la fois sur l’aristocratie et sur le peuple. L’Empereur n’aura de cesse de satisfaire les banquiers à qui il doit tout. Le 19ème siècle qui commence sera bien celui du capitalisme brutal et triomphant. Il y a un second degré de compréhension de la photographie. Le Code Napoléon aborde trois aspects du droit évoqués par trois cercles : les personnes, les propriétés, les transactions. Le centre diffuse une clarté dirigée vers les bords de la photographie en référence à la fonction civilisatrice de l’ouvrage. Ce mouvement radial rappelle que le Code Napoléon a servi de source unique en matière de droit civil, contrairement au Common Law qui est basé sur la jurisprudence. Le livre communique par un triangle isocèle au premier cercle quand il s’agit de l’individu. Deux piliers obliques annoncent le second cercle quand il s’agit de la protection des biens. Quatre piliers larges soutiennent le troisième cercle quand il s’agit de transactions créatrices de richesses. Le dernier cercle est prolongé en appui sur les bords de l’image en référence à la propagation du Code au-delà des frontières de la France. 

-> Lien vers le sommaire du Bulletin n°32

Des artistes, les d’Ydewalle ? Pourquoi pas !

Gauthier d’Ydewalle

Des artistes, chez les d’Ydewalle, ils ne sont pas rares. Pour s’en convaincre, il suffit d’admirer les sculptures très inspirées de Liévin. Ou les créations à la fois somptueuses et originales d’Augustin. Ou les peintures pleines de fleurs et d’arabesques de Véronique. Ou les toiles animalières tellement réalistes de Marina. Ou les photographies fortes et vraies de Natacha. Et il doit y en avoir d’autres que j’oublie. N’oublions pas non plus qu’avant eux, il y avait les peintures symbolistes de Georgette et, encore, le style littéraire inimitable de Charles. Ce furent des précurseurs en quelque sorte car avant eux, les d’Ydewalle avaient été beaucoup plus sages, trop sages sans doute. Alors quand Hugues a eu la gentillesse de m’inviter à parler de mes compositions photographiques, dans ces pages, je me suis réjoui à l’idée d’allonger la liste.

Pour moi, l’art est venu tard après une carrière professionnelle dans le monde des médias. Cela a commencé par une fascination pour la technique. Je voulais comprendre ces mystérieuses machines qui peuvent capturer des images. Je voulais appréhender les principes rigoureux de l’optique, explorer les jeux infinis de la lumière, découvrir les règles fondamentales de la composition. Bref, j’ai d’abord été plus pratique que poétique. Ce n’est qu’après que le besoin de créer est né. Au terme de mon apprentissage en simple autodidacte, je me suis demandé que photographier. Quel sujet pour mes photos ? J’ai pensé : des livres ! Car mon goût de la lecture est venu tôt, alimenté plus tard par mes études de philosophie. Depuis longtemps, un livre me semble être un objet presque sacré. Une incroyable promesse de sens, d’invention et d’émotions. Peut-être ai-je été marqué par le souvenir de la bibliothèque de mon affectionné grand-père Charles au Peereboomveld. Cela me semblait être le plus bel endroit au monde. Quoiqu’il en soit, abordant la cinquantaine, la possibilité de consacrer une année sabbatique à la photographie se présente et je la saisis. Il me paraît soudain essentiel de savoir ce dont je pourrais être capable en faisant le mieux du mieux que je peux. En tentant d’être professionnel dans cette toute nouvelle activité, on verra bien ce que l’on verra bien. D’arrache-pied, mois après mois, je travaille. D’abord avec une chambre technique grand format (vous savez, ces appareils photos en accordéon), donc en argentique. Bientôt, j’accepte le renfort de la technique numérique et celui d’incroyables logiciels.

Lorsque je commence un projet photographique, c’est l’étude et la lecture qui me prennent le plus de temps. Car chacune de mes compositions a pour sujet une œuvre importante de la littérature, de la poésie ou de la philosophie. Pour exprimer ce qu’il y a d’essentiel dans ces livres, il faut d’abord bien connaître l’œuvre et son auteur. Il faut aussi comprendre le contexte historique ou psychologique dans lequel le livre a été écrit. Il faut lire les analyses et les critiques qui ont été écrites au sujet de l’œuvre en question. Une fois acquise une forme d’intimité avec le roman, le recueil de poésie ou l’essai philosophique, un lien empathique avec le livre en tant qu’objet peut apparaître. Comme si le livre était une personne de chair et d’os que l’on rencontre et dont il s’agit de faire le portrait, de dévoiler l’âme. Il faut alors créer un langage qui puisse donner une expression formelle à la pensée contenue dans le livre. Le vrai sujet de ma photographie n’est pas l’objet fait de papier imprimé mais bien le texte qu’il contient. C’est le travail du plasticien qui consiste à inventer une forme qui contient assez d’énergie pour susciter une émotion. Et c’est tout autant le travail de l’artiste conceptuel qui doit donner du sens à cette forme. Le plus de sens possible. Dans mes photographies, aucun élément n’est fortuit. Tout est porteur d’une signification. Plutôt à contre-courant de ce qui domine dans l’art contemporain, mes photographies n’ont pas vocation à être interprétées par le spectateur. Chacune d’elle s’accompagne d’un commentaire d’artiste qui la complète. Mon objectif consiste à mettre sur le même pied l’émotion et la réflexion, à les rendre indissociables dans une même expérience.

Un jour, il a fallu sortir de ma coquille. Montrer mes œuvres. Et j’ai eu de la chance. Très vite, une exposition a eu lieu au Musée Wittockiana à Bruxelles. Elle a rencontré un beau succès. Entendre les réactions enthousiastes des visiteurs a été une expérience formidable. J’ai découvert que l’art suscite l’amour. Littéralement, certaines personnes peuvent tomber amoureuses de certaines œuvres d’art. Quel plaisir, quelle émotion, quel honneur pour l’artiste quand cela arrive ! Parmi les visiteurs de l’exposition, une galerie d’art brésilienne a remarqué et apprécié mon travail. Cela fait maintenant plusieurs années qu’elle présente mes photographies à Sao Paulo, Brasilia, Rio de Janeiro, Belo Horizonte. Et puis à Miami, Bâle … Aujourd’hui, plusieurs de mes œuvres sont entrées dans la collection de musées. Dont le magnifique Museu de Arte do Rio (MAR) où des dizaines de milliers de visiteurs ont pu voir plusieurs de mes photographies. Collectionneurs importants ou simples amateurs semblent apprécier mon travail. Je ne saurais trop les en remercier car ils m’encouragent à continuer l’aventure. Peu importe que le succès rencontré soit modeste ou plus notable, qu’il soit éphémère ou qu’il dure un peu, la rencontre avec l’art demeure une expérience humaine magnifique. Avoir la possibilité de s’y consacrer un peu ou beaucoup constitue une véritable chance dans une vie.

Chers d’Ydewalle, si la création vous tente, n’hésitez pas trop. Rejoignez-nous.

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