Il y a bien longtemps le journaliste Robert Delmarcelle (La Libre Belgique) consacra deux reportages au séjour à Bruges du Winston Churchill.
L'illustre personage, accompagné de son épouse, hôtes de Pierre et Marie-Thérèse d’Ydewalle, logeaient au palais provincial.
Axel d’Ydewalle a retrouvé la trace de ces articles dans ses archives.
Un bon moment de détente…

 Churchill à Bruges

VISU4 Churchill 1948 1Dans ses souvenirs, Winston Churchill a écrit qu'il eût pu, ayant faim, dévorer un mouton, oreilles comprises. Cela ne surprend pas Mme d'Ydewalle. Elle dit : A sept heures du matin, de­bout dans sa chambre, il réclamait sa secrétaire et son petit déjeuner. Il lui fallait, à cette heure matina­le, des viandes, des lards, des œufs. Un jour, il voulut un poulet ! Il nous restait, au frigo, un perdreau. Sir Winston s'en contenta et l'a­néantit. Ainsi mangeant, le matin, et fumant, et buvant, il dictait des pages de Mémoires à sa fidèle se­crétaire. Puis il s'en allait peindre, sur les quais, ou dans un béguina­ge, revêtu d'un grand tablier blanc qu'il barbouillait à plaisir et qu'il ne s'agissait pas de laver !

Lors­qu'il s'en allait peindre, son valet de pied ployait sous le faix de son chevalet, de ses brosses, de tout son attirail de peinture. Il était, à Bruges, incognito, mais quel plai­sir il éprouvait à être reconnu, à la rue, et salué, et fêté par les gens ! Son visage, planté du ciga­re, s'illuminait alors. Et il saluait de son célèbre V, des deux doigts.

Et son bonhomme de Scotland Yard veillait sur lui, inlassable... Voilà l'homme qui a assisté à !a naissance et à l'élaboration de tou­tes les toiles de Sir Winston ! Sa­vez-vous que le détective imposé à Churchill prenait ses repas dans la pièce située exactement à côté de celle où mangeait M. Churchill ? Et qu'il donnait dans une chambre située exactement en face de la sienne... ? C'est qu'à cette époque le grand homme était le chef de l'Opposition! Pour autant, la Gran­de-Bretagne ne voulait pas le per­dre...

Le gouverneur nous parle de Lady Churchill : Douce, douce, attentive, quel heureux vieux couple ils formaient, lui et elle. Elle avait la conscience de vivre la vie de son grand seigneur d'homme et lui pardonnait toutes ses lubies, toutes ses improvisa­tions, tous ses flacons. Les histoi­res qu'il contait, qu'elle avait en­tendues mille fois, elle les écou­tait comme des nouveautés ravis­santes, parce que, sans aucun dou­te, Churchill les renouvelait à cha­que coup, les améliorait, les refai­sait avec des mots nouveaux. Elle riait, comme nous, à pleurer.
Un jour nous proposâmes à Lady Churchill d'aller visiter Damme. Sir Winston, quant à lui, n'en vou­lut pas. Il préférait sa sieste, son bain de cinq heures, un peu de mé­ditation et un peu de whisky. A propos de son cher breuvage, il a écrit : « J'ai bien plus reçu de l'al­cool qu'il n'a reçu de moi » (I have taken more out of alcohol than it has taken out of me).

Ajoutons que lorsqu'on lui repro­cha un jour de trop fumer, Sir Winston répondit : « Possible que je fume trop. Mais si je n’avais tant fumé, j’aurais été de mauvaise humeur aux mauvais moments ».

Le chevalier d'Ydewalle dit en­core : le portrait complet de Wins­ton Churchill, déjà fait, cent fois peut-être, ne sera jamais complet. Cet homme puissant, indomptable en paix et en guerre, avait un vo­let de charme et de tendresse pour certaines choses et certaines gens.
Un jour qu'il allait peindre au bé­guinage, trois petites sœurs s'ap­prochèrent de lui, presque en révé­rence. A dix pas d'elles, Churchill s'arrêta, enleva son chapeau, et c'est Churchill qui fit la révérence aux petites sœurs. Un autre jour, dans le même béguinage, une peti­te sœur alla aux orgues et joua doucement « God save the King . Il ne l'entendait pas. Je lui dis ; qu'une béguine jouait pour lui le «God save the King». Il jeta sa brosse, jeta son chapeau, se leva, écouta. Puis il reprit ses pinceaux.

VISU4 Churchill 1948 9Churchill tel qu’il apparu « en  liberté »  au gouverneur de  Bruges et à sa famille, était, comme dit le  chevalier d'Ydewalle, «  un merveilleux enfant gâté », soucieux d'ailleurs de son personnage, contant à longueur de nuit des farces énormes, avec le secours de sa flambante prose churchillienne.
Le gouverneur s'arrangea pour confronter le Churchill des Anglais avec le Kamiel Huysmans des Belges. On  imagine le piquant de la confrontation... Comme Mme d'Y­dewalle félicitait Kamiel  Huys­mans de son inaltérable  jeunesse et lui en demandait le secret, Ka­miel, avisant Churchill, laissa choir : « Ne pas fumer, ne pas boire. Tout le reste est permis.» Churchill fumait, à cet instant, comme une cheminée, buvait comme une gouttière. Il fit simplement « Broû... ». Alors, perfidement, Churchill demanda à Kamiel Huysmans, en ce temps-là, Premier ministre, quelle était la majorité dont, il disposait.

Je verrai toujours, nous dit le gouverneur, le long index dé­charné de Kamiel Huysmans se dresser sur son assiette, il répondit : « One » (Un).

C'était le temps du gouverne­ment dit de la Mouette, qui repo­sait, en effet, comme le bel oiseau de la mer, sur une patte.

Churchill, royal, impérial, issu des splendides profondeurs humai­nes des îles britanniques, était pas­sé par Bruges, y laissant sa tra­ce, celle d'un homme que la mort elle-même eut beaucoup de peine à égorger.

Robert Delmarcelle (La Libre Belgique)

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Winston Churchill est mort
Quand Churchill peignait à Bruges

« Nous avons connu Churchill en liberté » nous dit le gouverneur de la Flandre occidentale

VISU4 Churchill 1946 bewerkt 1 1Winston Churchill, à un moment de sa vie, comme il l'écrit, eut la révélation de l'art. Et cette révé­lation, il le confesse, l'aida puis­samment dans ses tumultes. Il se mit à peindre. II a peint énormé­ment. Il a, disent ses familiers, gâ­ché des acres et des acres de belle toile. Nulle part, dans les écrits de Winston, n'apparaît l'expression d'une particulière fierté de sa peinture. La peinture lui procura, semble-t-il, essentiellement la satisfaction de peindre, une certaine paix dans un paysage choisi. Deux fois dans sa vie, Churchill prit son chevalet et ses brosses et s'en vint peindre à Bruges. Comme tout le monde. La première fois, en 1946. Il ne passa à Bruges qu'un après-midi. La seconde fois, en 1948, il monta une sorte d'« opération-peinture » : il débarqua à Bruges avec sa douce épouse Clémentine, avec sa secrétaire, avec le détec­tive privé que lui imposait Scot-land Yard et qui ne le lâchait pas d'une semelle, avec son valet de pied et avec la femme de chambre de Lady Churchill. Tout ce monde, et tous les impedimenta de ce mon­de, atterrirent, comme en 1946, chez le gouverneur de la Flandre occidentale, le chevalier Pierre van Outryve d'Ydewalle. qui dût éva­cuer une partie d« ses enfants pour faire place, dans son vieux palais gouvernemental, à ces étonnants et saisissants « intruders ».

UN GRAND-PAPA

             Le chevalier et Madame d'Yde­walle, ainsi, vécurent, comme ils disent avec « Churchill en liber­té », plusieurs jours. Ils s'atten­daient à connaître un Churchill « bouledogue », mordant, impossi­ble, proconsul. Eh ! bien non.

             Non,  nous disaient hier le gouverneur et Mme d'Ydewalle. Non, Churchill ne fut pas, dans notre maison, l'homme de sa répu­tation ou de sa caricature. Le sou­venir que nous gardons de lui est celui d'un délicieux grand-papa qui attirait prodigieusement les en­fants et que notre personnel ado­rait, non sans ramasser pieuse­ment les bouts de cigare qu'il je­tait un peu partout. Churchill fut, parmi nous, un vieil homme ex­quis, ce qui ne signifie pas qu'il fut "un homme simple. Il était adora­ble, étonnant. stupéfiant.

           Stupéfiant en quoi ?

           Stupéfiant en force physique et d'esprit. Churchill mangeait comme quatre, buvait comme dix, allait dormir à trois heures du matin et, à sept heures, commençait à dicter ses Mémoires à sa secrétaire. Une force incroyable animait ce vieil homme. Nous ne nous sommes jamais permis de tenter une estimation du litrage de whisky absorbé quotidiennement par Sir Winston. Mais, sans estimation ce­la nous paraissait exceptionnel. Lorsqu'il s'en allait peindre, il em­portait son flacon, soigneusement camouflé.  Le soir, il nous tenait sous son charme jusqu'à deux ou trois heures du matin, s'abreuvant merveilleusement. Puis il bâillait un grand coup, annonçant qu'il allait dormir. Et il emportait la bou­teille de whishy dans sa chambre ! Jamais, à aucun instant, nous n'a­vons vu apparaître chez Sir Winston le signe le plus imperceptible de l'ébriété. Sa capacité était, sim­plement, comme tout cet homme, phénoménale. Le whisky le rendait brillant;  il aiguisait sa prodigieu­se mémoire. Il était fier de cette sorte de don hérité, disait-il, des Marlborough. Il était  fier d'avoir terrassé, à Yalta, les  Russes qui avaient médité de le saouler. Il nous conta sa victoire sur les « mi­nables Russes » en un sketch qui nous laissa agonisants de rire. Pendant  toutes  ces nuits, alors qu'il parlait, parlait, buvant, fumant, les cendres de son éternel cigare s'ac­cumulaient entre son gilet et sa chemise...

S'IL ALLAIT FLAMBER ?

Le gouverneur se lève et dit :

             Savez-vous que, parfois, j'ai craint qu'il ne se mette à flamber, imbibé qu'il était ! Mais non ! Il se dressait, lâchait un dernier numé­ro, dans cette langue prodigieuse qui était la sienne et qui, par ses lèvres, coulait comme du Sheakespeare : chaque mot surprenait et il assemblait les mots comme un auteur dramatique. On allait, avec lui. de scène en scène. Il adorait raconter, en les enjolivant bien sûr, à sa brillante manière, ses souvenirs de correspondant de guerre en Afrique du Sud, au Sou­dan ou ailleurs. Il était alors une sorte de cavalier chrysostome, étourdissant. Oui, évidemment, Churchill buvait terriblement, mais le whisky répandait en lui une sorte de puissance joyeuse dont nous recueillions, tout étourdis nous-mêmes, les éclats.

             Je dois vous dire, confesse Mme d'Ydewalle, que je le com­prenais assez mal. Sa langue, bour­rée de sens et de termes terrible­ment drus, n'était pas facile. Avec les enfants, il se donnait la peine de parler un français assez pau­vre... Lorsqu'il rentrait, il prenait les enfants par la main et les em­menait dans sa chambre, pour leur montrer ses toiles de la journée. Il voulait que nos enfants, Axel, Daniel et Roseline. admirent sa peinture.
Mais l'admiration ne naissait pas toujours. Sauf pour les verts ! Car Sir Winston avait un de ces dons pour le vert... Et puis, quel appétit était celui de Sir Winston !

Robert Delmarcelle (La Libre Belgique)