Interview

Cher Bertil, tu es Président de notre association familiale, mais également président de l’ASBL Vrienden Musea Brugge/Amis des Musées de Bruges.
Tu as récemment démissionné de ce mandat. Pour quelle raison ?

Je suis devenu président des Amis en 2003, donc à peine un an après que Bruges fût désignée capitale européenne de la culture. Après 18 ans de présidence, j’ai senti que le temps était venu pour un vent nouveau, pour une nouvelle équipe rajeunie au sein des Amis. Je souhaitais personnellement relever d’autres défis.
Ces 18 années chez les Amis ont été un véritable enrichissement pour Sylvia et moi, sur le plan culturel.

Je dois admettre qu’en 2003, au niveau culturel, je n’étais certainement pas top, loin de là. Comme c’est souvent le cas, on est absorbé par la vie quotidienne, par la vie d’un jeune couple, mais également par des défis professionnels, à tel point que l’expérience culturelle se situe quelque peu en arrière-plan.
Pour illustrer cela, et vraiment entre nous et à titre confidentiel car je n’en suis nullement fier, lorsque nous avons vécu pendant quatre ans à Madrid en tant qu’expatriés, ce n’est qu’au courant de notre dernier mois que nous avons visité le musée du Prado, un « must do » lors de chaque city trip à Madrid. Et, comme summum, ce fut un étranger qui nous y a guidé.

Peux-tu nous résumer les objectifs des Amis des Musées de Bruges ?
Les principaux objectifs sont de contribuer au développement culturel de ses membres, mais aussi d’aider les Musées de Bruges à enrichir leur vaste collection d’œuvres d’art.

Dans quelle mesure penses-tu que ces objectifs ont été atteints ?
Cela n’aurait pas beaucoup de sens d’énumérer ici tout ce qui a pu être réalisé. Je suis en tous cas certain que les quelques quinze activités annuelles, les conférences et excursions culturelles, mais aussi les publications trimestrielles ont contribué à la réalisation de ces objectifs.

La meilleure preuve du fait que les membres aient apprécié ce que nous avons entrepris se vérifie au niveau de l’évolution des cotisations : de 1200 membres en 2002, nous sommes passés à plus de 1800. Un programme d’activités sans intérêt pour nos membres, voire une mauvaise gestion, n’auraient jamais permis d’atteindre une telle augmentation du nombre de cotisants.

VISU12Il y a quelques années, Monsieur Iñigo Mendez de Vigo, jusqu’il y a peu ministre de la Culture en Espagne mais également Président du Collège d’Europe, m’accompagnait au Musée Groeninge à Bruges. En rigolant, je lui ai dit que les Amis des Musées du Prado devraient être jaloux du nombre de membres des Amis des Musées de Bruges. « Tu te moques de moi » me disait-il « les Amis des Musées du Prado ont plus de 35.000 membres, vous n’en avez que 1.800 ». A moi à rétorquer : « Madrid a plus de 3 millions d’habitants, Bruges n’en a que 120.000». Même lui, le fier espagnol, m’a donné raison.

Ci-dessus: Nico Blontrock (échevin Bruges), Bertil et Iñigo Mendez de Vigo sous l’œil bienveillant de Margareta van Eyck


Comment aidez-vous le Musée à enrichir sa vaste collection d’œuvres d’art ?
Les Amis ont lancé des campagnes de financement participatif (« crowdfunding »), ainsi que des appels aux dons et au mécénat (sponsoring) d’entreprises.  Nous avons pu ainsi contribuer de façon significative à l’enrichissement des collections des musées brugeois, notamment en finançant soit la restauration soit même l’acquisition d’œuvres d’art.

Ces réalisations furent à porter au crédit d’une belle équipe à l’intérieur du conseil d’administration.  Et n’oublions pas ma belle-sœur Françoise, responsable d’un groupe d’environ quarante bénévoles enthousiastes, ainsi que mon épouse Sylvia qui s’occupait de nos sponsors et membres VIPs.

Y a-t-il des activités dont tu te souviens en particulier ?
Oups, c’est une question difficile. Il y en a eu tellement !
Je pourrais citer ici de nombreuses conférences intéressantes.
Ce dont on a beaucoup parlé, également dans la presse, ce fut notre campagne « Toon je Gruut Hart » (voir d’ailleurs l’article paru dans notre bulletin familial n° 26 de 2017).

L’oratoire des seigneurs de Gruuthuse, datant de la fin du 15ème siècle relie le palais de Gruuthuse avec l’église de Notre Dame. L’intérieur est encore à 100% authentique. Une vraie perle. Ce fut à partir de cet oratoire que les seigneurs pouvaient assister en direct à la messe en l’église de Notre Dame. Peu de lieux de dévotion privés de ce type ont survécu aux aléas des siècles suivants.

VISU12 7Cet oratoire devait être restauré de façon urgente, ce qui nécessitait un budget de plus de 70.000 euros.
Les Amis ont ouvert pour ce projet un compte auprès de la Fondation Roi Baudouin. Cela permettait de rendre les dons fiscalement déductibles. Nous avons réussi à mobiliser un bon nombre de donateurs, mais également à vendre plus de 5000 bouteilles de 75 cl de bière « Lodewijk van Gruuthuse » spécialement brassées pour cette belle cause.  En y ajoutant la recette du sponsoring et le soutien de la Loterie Nationale, nous avons collecté au total plus de 77.000 euros. Un montant qui dépassait largement nos attentes initiales !

VISU12 6En plus des nombreuses conférences, les Amis ont également organisé quelques courtes visites à l’étranger. Je pense à la grande exposition Suvée à Tours (2017).
Est-ce une coïncidence ou est-ce lié à nos années vécues à Madrid, je me souviens surtout des trois visites que les Amis des Musées ont organisé à Madrid.

La première eut lieu en 2005 à l’occasion de l’ouverture de l’exposition « Portraits de Memling » au musée Thyssen Bornemisza. La baronne Thyssen Bornemisza – qui avait été élue Miss Espagne quelques décennies plus tôt – fût notre hôte. Les tabloïds espagnols [Citeer hier uw bron.] se fixaient bien plus sur elle que sur les portraits de Memling (ou même sur Sylvia ou moi).
Mais grâce à elle son musée s’est ouvert un lundi après-midi de façon exclusive pour Sylvia et moi-même. Il faut savoir que la plupart des musées du monde sont fermés le lundi.

Nous avons eu le privilège de bénéficier au surplus de deux visites au musée du Prado, chaque fois en « private view », c’est-à-dire sans autre public.

Le directeur des musées de Bruges de l’époque, qui était par ailleurs expert de Bruegel, avait authentifié un tableau de Bruegel dans le sud de l’Espagne. En guise de remerciement, ce tableau a spécialement été exposé pour nous.

Nous avons également été accueillis avec beaucoup d’égards lors de la grande exposition Bosch qui se tint également au Prado. Il est vrai que les musées de Bruges avaient prêté à cette occasion, leur tableau de Bosch (« le Jugement dernier »).
Pour la petite histoire, ce Bosch avait été donné aux musées de Bruges par les Amis des Musées, au début du 20ème siècle.

VISU12 5Ce dont je suis également très heureux et fier, c’est que ma belle-sœur Françoise et moi-même avons pu contribuer au « retour à Bruges » du tableau d’Augustin van Outryve.

Ce tableau de la main de Suvée étant reconnu comme « Topstuk Vlaanderen » a pu être restauré et est actuellement à admirer au musée Groeninge.

As-tu une dernière anecdote à nous livrer pour clôturer cet interview ?
Il y a quelques années, une famille brugeoise me contacte. Ils avaient chez eux une peinture du 17ème siècle, un portrait de Francisco de Aranda. Ils souhaitaient faire don de ce tableau aux musées.

Après analyse, ce portrait s’est avéré être peint par Jacob van Oost (1603-1671), parfois aussi appelé le ‘Rubens de Bruges’. Ce tableau qui avait longtemps séjourné au-dessus d’une cheminée nécessitait une sérieuse restauration. Nous avons donc ouvert un compte auprès de la Fondation Roi Baudouin pour rendre les dons fiscalement déductibles, et lancé une campagne de crowdfunding.

VISU12 4Encore fallait-il situer ce tableau dans son contexte. On a donc été à la recherche de qui était cet homme si richement habillé. En toute honnêteté, la famille Aranda ne me disait rien.

Francisco/François de Aranda appartenait à une vieille famille noble de Castille. À la fin du 15ème siècle, ils s’installèrent à Bruges. La famille s’est y très vite pleinement intégrée. Les alliances intéressées les ont aidés à construire rapidement un réseau très influent. Non seulement à Bruges mais bien au-delà. Grâce à leurs activités commerciales, ils purent accumuler un patrimoine immense, (pour en savoir plus, voir https://issuu.com/museabrugge/docs/mbm_2018_nr_4 )

En pleine campagne de crowdfunding, on me signale qu’un tableau sur panneau de bois représentant François de Aranda sera mis en vente dans une maison de vente aux enchères.

VISU12 3Ne serait-ce que pour des raisons sentimentales et compte tenu des nombreuses recherches que nous avions consacrées à ce François, j’ai bien sûr voulu acheter ce tableau. Personnellement et pour moi-même.

Nous imaginions être probablement les seuls à vouloir acheter ce portrait d’un noble inconnu, et espérions donc acheter cette œuvre pour un prix raisonnable.
Mais il y avait un autre candidat acheteur. Même si vous êtes emporté par l’enthousiasme du moment lors d’une vente aux enchères, il est sage de se fixer des limites. Ce que nous avons fait.

A la fin de la vente aux enchères, nous sommes allés voir l’acheteur qui avait emporté l’adjudication et lui avons demandé pourquoi il était intéressé par ce portrait. En réalité il aimait le panneau sans plus… De notre part nous lui avons raconté notre histoire et expliqué notre motivation.

« Deus ex machina », le lendemain, l’acheteur me téléphone en m’annonçant que, suite à notre conversation de la veille, il désirait renoncer à son achat. Nous pouvions reprendre le tableau au prix que nous avions offert ; ce que nous avons fait.

VISU12 2L’histoire ne s’arrête pas là. Nous constatons qu’au dos du panneau de bois dont nous devenons propriétaire figurent deux mains, qui sont une marque de fabrique caractéristique des maîtres d’art anversois du 17ème siècle.
Il est donc tout à fait possible que notre tableau – certes gravement endommagé – ait été peint par un maître anversois. Par Van Dijck? Notre François pouvait se le permettre. Mais ne rêvons pas trop.

Et pour rendre l’histoire encore plus invraisemblable : quelques jours plus tard je contacte la maison de vente pour savoir qui était le vendeur d’origine. Ce dernier m’a ensuite contacté. Il s’agissait d’un de mes bons amis. Il a d’ailleurs ensuite fait un don généreux aux Amis des Musées pour la restauration de l’autre Aranda, peint par Jacob van Oost.

 

Bertil d'Ydewalle